Souffle de passion
Le sang commence à sécher alors que les larmes coulent toujours et refusent de se tarir. Lorsque le martyr s’envole, intouchable, éternel, alors que les siens, tous les siens, ceux qui l’ont connu, ceux qui l’ont lu et ceux qui y ont cru, refusent de se résigner, il reste le souvenir, le message et la force de la conviction, et contre cela le crime est impuissant. Certes, l’image est insoutenable. Cette famille, qui est soudain devenue celle de nous tous, dans son infinie dignité et sa tendre innocence, son immense douleur et son incomparable grandeur, porte le deuil de la jeunesse, de la fougue et du rêve, et avec elle la nation entière. Mais toi, Gebran, tu sais déjà que d’autres reprendront le flambeau, toi qui a su attiser tant de passion pour les valeurs que tu continues plus que jamais à défendre. Tu as passé le relais à toute une jeunesse qui va gagner son droit au rêve et à la liberté, celui-là même que tu avais reçu du patriarche de la presse, de ce monument de la libre pensée et du verbe haut, et qui a réussi, dans la douleur de votre séparation, à nous donner une ultime leçon de grandeur.
Après ton martyre et celui de tes compagnons, André et Nicolas, rien ne sera plus jamais comme avant, Gebran. Pas de demi-mesure, ni de fatalisme. Et pendant ce temps, ton sourire accompagnera l’élan des générations à venir, et ton sarcasme poursuivra tes bourreaux jusqu’à ce que leur mépris d’eux-mêmes les étouffe, et tu insuffleras tous les éditoriaux que tu n’as pas eu le temps d’écrire aux nouveaux talents de cette inestimable institution que le Liban et la presse doivent aux Tuéni. Mais sachant tout cela, tu nous manqueras quand même énormément tous les matins, au chant du coq, quand nous redémarrons pour un jour et que le Nahar nous est indispensable.
Pas de larmes, a dit le vieux Sage, dans son immense dignité. Pardon de n’avoir pas su obéir.
Alain BIFANI
Merci Gebran
C’était en 1985. J’avais 16 ans. Je venais de décrocher mon bac. Je devais entamer mes études universitaires. Or, par manque d’orientation, je ne savais pas quelle spécialisation choisir. Mon père nous achetait toutes les semaines un tas de revues hebdomadaires que nous aimions lire. En tête de liste : An-Nahar el-arabi wal douali. À chaque fois que je lisais Gebran Tuéni, une force me poussait à vouloir combattre l’injustice dans ce monde, dans ce pays. Très marquée par ses articles, et très impressionnée par Gebran Tuéni, je décidais de me présenter à l’examen d’entrée de l’Université libanaise de journalisme. La veille de l’examen de rédaction arabe, je tombe sur un éditorial de Gebran Tuéni dans lequel, et comme d’habitude, il criait bien haut ses convictions. Rebelle et révolté, il se posait des questions inédites sur l’avenir du Liban. C’est alors que j’ai découvert ce que je voulais être : comme Gebran Tuéni, une journaliste qui dit tout, sans rien craindre. J’étais tellement marquée par la franchise et le courage de ce héros que le lendemain, et sans le savoir, mon test de rédaction arabe était imprégné par son style et son ton rebelle et révolté.
J’ai réussi mon examen d’entrée à l’Université libanaise, j’ai même reçu des félicitations de la part des profs pour le style et le texte. Cependant ce jour-là personne n’a su, même pas moi, que c’était la voix de Gebran Tuéni qui résonnait en moi.
Depuis, je n’ai jamais cessé de lire tout ce que Gebran Tuéni a pu écrire. Aujourd’hui, je lui dis : Gebran Tuéni, tu étais mon inspiration, le symbole du journaliste courageux, honnête, droit, qui ne craint rien ni personne, qui ose tout dire, tout, jusqu’à devenir martyr de ses paroles. Gebran Tuéni, maintenant que tu es parti, qui te remplacera ? Laisse-moi te remercier pour tout ce que tu nous as donné, pour tout ce que tu nous as offert, sans le savoir peut-être. Merci pour ta présence (trop courte) dans nos vies, pour tes lots, tes gestes, ta franchise. Et surtout merci pour m’avoir aidé à découvrir la journaliste qui est en moi…
Joëlle RIZKALLAH
Le chant du martyr
Un instant de silence vint ponctuer ma vie
Quand pour mon corps meurtri le temps s’est arrêté
Je deviens un exemple pour ceux qui m’ont tué
Pour ce que j’ai prêché l’on m’a déjà puni
Les images du passé défilent à tour de rôle
Mes amis, ma famille, retracent mon existence
Et une foule affranchie répète mes paroles
Le coup qu’on m’a porté devient sa délivrance
Je n’ai pas vu le jour succéder à la nuit
Mais je n’ai rien maudit à mon dernier soupir
D’autres vivront mon rêve et cueilleront le fruit
Du sacrifice d’un homme et du drame d’un martyr
Un instant de silence pour mieux me relever
Afin d’aller léguer l’ouvrage de toute une vie
La liberté en marche rejette le compromis
Ma cause et mon combat seront ressuscités
Jack HAKIMIAN
Passion et dévouement
Cher Gebran,
Comme tu vas me manquer, maintenant que je ne te verrai plus défendre la liberté et l’indépendance de notre cher pays. Toi qui m’a inspirée et qui a inspiré toute une génération. Te regarder à la télévision en train de défendre nos précieuses valeurs était vraiment un plaisir.
Samir nous a déjà quittés. Voilà que maintenant, c’est ton tour. Le Liban tout entier a perdu deux grands intellectuels. Mais je sais que ta mort va nous pousser tous à continuer à porter ton message et à poursuivre ton combat pour la liberté et la démocratie dont ce magnifique Liban a tant besoin.
Gebran, tu peux reposer en paix, car ta lutte se poursuivra à travers Nayla et tous les jeunes Libanais qui t’admirent tant. Gebran, tu n’es pas mort, et personne ne peut tuer ton combat et tes idées.
Merci pour ta passion, ton dévouement et surtout pour l’inestimable inspiration que tu as représentée.
Josiane MAALOUF
Médias libérateurs
C’est à travers les médias qu’un pays se libère. Gebran Tuéni et les martyrs qui l’ont précédé entreront, à travers leur courage, dans l’histoire de notre pays comme des héros. Ces dictateurs et terroristes savent frapper les plus forts. Ils ignorent qu’il existe des milliers de Libanais qui reprendraient le flambeau de la liberté.
Ces criminels tuent et accusent Israël. Israël est un ennemi, mais le plus dangereux ennemi est celui qui se cache et présente des condoléances attristées.
Il nous faut compter sur l’aide internationale car, tout seul, le Liban est incapable de se défendre, à cause de tous les prosyriens qui s’y abritent.
Ces prosyriens défendent les tueurs mieux même que ces derniers.
Nagib SAAD
Unis dans une même douleur
Encore une figure emblématique du Liban qui vient de nous quitter. Quand donc cesseront ces assassinats et quand donc les ennemis du Liban comprendront-ils que, quoi qu’ils tentent et fassent, cela est totalement inutile.
Et pourtant au vu de ces derniers jours et la distance aidant, je ne peux m’empêcher de voir luire l’espoir. Depuis le 14 février dernier, chrétiens et musulmans sont unis dans la douleur, la révolte et la volonté de voir leur pays libre. Après le 14 mars, nous pensions que le printemps de Beyrouth avait vécu et que les petites guerres politiques avaient eu raison de l’intifada de l’indépendance. Samir et Gebran, en mourant, nous ont offert le plus beau des cadeaux ; les pères de l’indépendance ont réussi à redonner vie à ce mouvement.
À ceux qui voudraient plonger le pays dans de nouvelles guerres fratricides, j’ai envie de dire que cela n’arrivera pas. Regardez donc de plus près les dernières manifestations et vous verrez le miracle se produire: celui de voir non plus des musulmans et des chrétiens manifester mais des Libanais unis tous dans la souffrance.
Merci à tous les martyrs pour ce merveilleux présent.
Sébastien MAST
À tous ces morts…
Il nous a fallu trente ans de silence, à nous, la majorité silencieuse, pour qu’enfin la vérité se fasse jour et que nos politiciens apeurés retrouvent l’usage de la parole.
Que de fois, témoins muets d’enlèvements, de meurtres et de carnages, nous avons fermé les yeux et accepté avec humiliation et la rage au cœur ces crimes commis dans un pays qui était le nôtre.
Nous avons cru aux slogans, écouté ces politiciens qui nous prêchaient la bonne parole en nous faisant croire que notre Liban avait retrouvé la joie de vivre et était redevenu la paradis de nos grands-parents.
Vérité, que de crimes on commet en ton nom, et aujourd’hui que nos yeux se sont dessillés, que nos politiciens aphones ont retrouvé l’usage de la parole, nous nous sentons complices de ces massacres et nous cherchons des explications à nos silences.
À tous ces morts anonymes, à tous ces frères et concitoyens victimes innocentes d’une pègre mafieuse qui a tenu et tient toujours la pays, nous demandons pardon et prions que notre Liban retrouve enfin sa vraie vocation, de pays refuge garant de toutes les libertés.
Raymond NAHAS
Le vrai combat
Le propre d’un régime totalitaire est d’éliminer physiquement l’adversaire, le journaliste gênant ou plus simplement toute personne porteuse d’une idée de changement politique, social et économique.
À ce jeu de « tontons flingueurs », l’État syrien et son armée de l’ombre locale sont passés maîtres. En réalité, le concept adopté est très clair : à chaque lueur de progrès correspond une certaine charge de TNT, des corps mutilés et les images qui défilent en boucle à la télévision. Évidemment, il serait utopique de penser que cette stratégie politique macabre et simpliste ne porte pas ses fruits. Elle sape le moral des Libanais, paralyse l’économie du pays et empêche toute avancée sociale. Nous en avons eu la preuve irréfutable avec le lâche assassinat de Gebran Tuéni, qui a payé cher sa liberté de parole et d’action.
Mais ces victoires sont par essence éphémères, puisqu’elles ne résistent jamais à l’avancée inéluctable de l’histoire. La chute spectaculaire de Saddam Hussein est là pour le confirmer. Les États exterminateurs finissent toujours par succomber aux attaques de la pensée, à l’intelligence et au courage de quelques hommes et femmes qui ont su, au péril de leur vie, unir plus d’un million et demi de personnes autour d’une cause : l’indépendance « vraie » du Liban.
Je suppose que Gebran Tuéni, en homme sensé, se doutait des risques qu’il encourrait à chaque prise de position. Il n’était certainement pas suicidaire, mais dans le feu de l’action, l’énergie déployée semble parfois transcender la peur, au point de ne plus craindre la mort programmée. C’est malheureusement ainsi que se construisent les révolutions ; telle est la dure et cruelle réalité du monde. Des sociétés changent en laissant derrière elles les corps en lambeaux des initiateurs du changement, des veuves, des orphelins qui ne comprennent pas encore l’absence d’un visage et des personnes hagardes en pleurs. Mais il reste un espoir, un journal qui continue à paraître, une pensée qui se construit pour combattre – avec un stylo, un clavier d’ordinateur, une caméra – la bêtise humaine tellement inexplicable du poseur de bombes.
Les dictatures croient fermement que l’éradication d’un homme signifie la disparition de ses idées. Pourtant, ils devraient savoir qu’une pensée traverse les siècles, crée des disciples qui la feront évoluer et peut se concrétiser à n’importe quel moment ; il suffit pour cela d’en saisir l’occasion. Il ne faut pas imaginer Gebran Tuéni déchiqueté, mais l’imaginer, comme disait Camus de « Sysiphe », heureux. C’est dans ce sens que j’interprète les paroles de Ghassan Tuéni : « Interdit de pleurer. » Son fils laisse en héritage des articles, un journal, une pensée politique. À nous de comprendre la portée de son action et de combattre comme lui, les poings levés pour notre liberté.
Marc KALOUSTIAN
Partager, en parlant de toi
Gebran,
Ton nom déjà signifie beaucoup de chose. Ton père te l’a octroyé, il ne connaît pas encore le lourd fardeau qui pèse sur les épaules.
Courageux, tu le portes avec toute la dignité de l’éditorialiste scrupuleux, au franc-parler que tu es. Citoyen, avec ta noble conviction de fils de la patrie déchirée, tête haute, tu n’as jamais courbé l’échine devant le lâche ennemi que tu connaissais.
Robuste comme un roc, droit comme ta plume, tu as prouvé ce qu’est une identité.
Dans ton devoir, tu as été jusqu’au bout de tes forces, puis, comme Icare, tu as rejoins la vérité dont l’éclat de la lumière, en son sein, t’a emporté.
Fier on t’a connu, modeste on t’a croisé. Debout place des Martyrs, tu as tendu les bras à la foule qui défilait au bas de l’empire par ton père fondé et que tu as su perpétrer, digne fils de celui qui te l’as légué. À tes enfants tu l’as passé, au nom de la patrie, au nom de ta plume que rien n’a arrêté. Tu as touché le cœur des grands, tu as renforcé la foi des jeunes mais tu as surtout formé les enfants.
Les copains, comme tu les appelles, ils seront là, le jour où leur tour viendra de porter le flambeau que tu leur a allumé.
Oui, c’est toi qui a pensé leur ouvrir le chemin de la curiosité, de l’information, de la recherche et celui de la vérité. Tu as pensé à eux, on n’aura même pas besoin de leur dire qui tu es, tu les accompagnes déjà sur le chemin de la vie.
Tu as su leur parler directement, et aux enfants on ne peut mentir.
Les hommes vrais sont rares mais tu es là et tu nous a prouvé qu’ils existent ; à nous de montrer que ton sang, tu ne l’as pas versé pour rien.
Place des Martyrs tu l’as choisie,
Place de la Vérité tu l’as nommée
Place de ton siège elle l’est
Et ton nom y est déjà noté.
Unis pour un Liban meilleur, le tien, le nôtre, celui de nos enfants, fidèles à la promesse qu’au moins on te doit, ta voix portera, ta plume ne séchera pas.
À ton père, à ton épouse, à tes enfants que nul mot ne peut consoler, peut-être qu’en parlant de toi on peut seulement partager.
Marie-Thérèse ZOUEIN TABET
Un grand homme, une grande leçon
C’est une leçon que nous a donnée Ghassan Tuéni lors de la messe de funérailles des trois martyrs, ce 14 décembre.
Une leçon de dignité, une leçon de grandeur, une leçon de pardon, une leçon de force.
Un homme qui a perdu son père, sa femme, sa fille et ses deux fils (et aucun de mort naturelle) a toutes les raisons du monde pour être aigri, abattu, coléreux... Toutes les raisons du monde pour crier vengeance, toutes les raisons du monde pour lui en vouloir, au monde. Mais Ghassan Tuéni est plus grand que la médiocrité humaine. Ghassan Tuéni a demandé que l’on pardonne. Ghassan Tuéni a demandé que toutes les haines soient enterrées avec son fils, la plus dure des haines étant évidemment la sienne.
On aurait cru entendre parler le Christ. Merci pour cette leçon.
Tarek-Gabriel SIKIAS
Ne nous laissons pas abattre
« Gebran président ! Gebran président ! » hurlaient à tue-tête les étudiants de l’USJ lors de sa visite dans nos nouveaux locaux en 2001. C’est là que j’ai découvert un grand homme. Un homme admiré par cette génération de la guerre, pourtant revenue de tout. Cette génération qui n’avait qu’un vœu : partir, quitter ce pays antidémocratique pour de nouveaux horizons, meilleurs (quels qu’ils soient). Moi, j’en revenais de cet ailleurs, et je ne comprenais rien à leur dégoût d’un si beau pays.
« Gebran président ! Gebran président ! » En les entendant l’acclamer, j’étais émue, et en le voyant debout sur l’estrade, j’ai compris et, sans le connaître, je l’ai acclamé avec eux. Gebran Tuéni représentait pour eux l’espoir, l’espoir d’un Liban meilleur, d’une liberté, d’une souveraineté retrouvée. Il était, comme le regretté Samir Kassir, un des premiers à parler, à remettre en cause l’ingérence et à frapper du poing, en disant tout haut ce que tous pensaient tout bas.
Cette année explosive nous a volé nos meilleurs porte-parole, a détruit nos plus grands espoirs. Ne nous laissons pas abattre. Ghassan Tuéni a dit qu’il ne faut pas pleurer, qu’an-Nahar continue. Poursuivons nous aussi le travail de nos martyrs et continuons de crier tout haut ce que nous avons trop longtemps contenu. À bas les assassins et vive le Liban !
Léa N.
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