«Bachar el-Assad est un malade ; je demande au Hezbollah de me protéger du régime syrien (…) qui a assassiné mon père, René Moawad, le mufti Khaled, Rafic Hariri » et tous les autres jusqu’à Gebran Tuéni.
Les phrases dites hier par Walid Joumblatt à la télévision, pour aussi impressionnantes qu’elles soient dans leur forme, n’en interpellent pas moins par ce qu’elles laissent deviner d’entre les lignes. Cette protection que demande le chef du PSP n’est évidemment pas tant une couverture militaire qu’une assistance politique. C’est-à-dire une émancipation du Hezbollah de la tutelle morale, psychologique ou subliminale qu’exerce sur lui Damas, avec la bénédiction, les encouragements et la participation active de Téhéran. C’est-à-dire la fin d’une traction vicieuse et probablement fatale : Hassan Nasrallah continue jour après jour d’essayer de tirer de toutes ses forces ce pays qui n’en peut plus vers l’avant-14 mars, le ramener vers le plus douteux, le plus avarié des passés. C’est-à-dire, en un mot comme en cent, de détruire immédiatement ce deuxième pseudo-Liban dont le Hezb a entamé la construction. Pas seulement un (deuxième pseudo-) Liban forteresse, un Liban bunker, un Liban autarcique et autiste – cela finalement ne regarde qu’eux –, mais aussi, malheureusement, un Liban qui sape, volontairement ou pas, l’autre Liban, le vrai, celui de toutes les communautés, de l’acceptation de l’autre, du droit à la différence ; celui, surtout, de l’unité nationale.
Visiblement, le Hezbollah ne compte pas comprendre, ni voir ni entendre, et même le ras-le-bol insensé de celui qui a tout essayé pour l’entraîner dans une dynamique nationale et positive n’y changerait rien. Les réponses de Hassan Fadlallah, un des nouveaux jeunes députés du Hezb, ont même de quoi décourager les plus patients. Ce garçon, fort intelligent au demeurant, a justifié hier le refus de sa direction d’avaliser toute demande d’aide judiciaire internationale par, entre autres, « cette hérésie qui fait qu’on est en train de louer une sécurité ». Trop jeune, le député hezbollahi, pour se souvenir que son parti a avalisé, encouragé, gigantisé, institutionnalisé même, ne serait-ce que pendant quinze ans, la plus pervertie des locations de services sécuritaires, ceux de Damas ? Sans oublier, surtout, l’argument-menace majeur qu’il a brandi, celui de la majorité et de la minorité au Liban : Ils veulent l’utiliser en votant en Conseil des ministres ? Nous leur montrerons la réalité sur le terrain. En gros.
Parce que c’est là que le bât blesse. Mais pas dans le sens que Hassan Fadlallah veut bien lui donner. « C’est le Hezbollah qui a permis, à Baabda-Aley, à la majorité parlementaire d’être majoritaire ». Indépendamment du point de savoir si cela est vrai mathématiquement, indépendamment d’une certitude – celle qui veut que la prochaine loi électorale sera, sous l’impulsion de Fouad Boutros, mille fois plus équitable –, le jeune député a occulté deux points fondamentaux. Un : lorsqu’après des heures infinies de dialogue, de concertation, de tractations souvent oiseuses, la prise de décision gouvernementale s’avère impossible, le vote, éminemment constitutionnel, devient incontournable. Deux : à supposer que les chiites constituent 35 % de la population libanaise, le reste des communautés, cimentées par le 14 mars (si l’on ne compte pas les chiites de la troisième voie, beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense), représente 65 %. À supposer que les chrétiens aounistes se chiffrent à 10 %, la majorité au pouvoir finit par représenter 55 % de la population libanaise. Donc la majorité.
Sauf que… Sauf que là où le député hezbollahi a raison, c’est que la minorité gouvernementale représente, elle, une seule communauté. Et qu’au Liban, il est impossible d’exclure à chaque fois de la prise de décision une seule communauté, quelle qu’elle soit (même si cela a été fait, pendant quinze ans, avec les chrétiens, empêchés d’élire ceux qui les représentaient réellement). Ainsi, le problème ne se serait jamais posé si, au sein de la minorité gouvernementale (encore une aberration en soi), s’étaient côtoyées au moins deux communautés. Ou, plutôt, si, à l’intérieur de la majorité gouvernementale, avait siégé une partie des représentants politiques de la communauté chiite.
Ici et maintenant, c’est vers Nabih Berry que doivent se retourner tous les regards. Parce que, in fine, c’est de lui, aujourd’hui, le plus paradoxalement du monde, que le Hezbollah tire sa force. Si Nabih Berry vainc ses milliers de peurs qui le piègent et l’enferrent dans un suivisme affolant, l’argument majorité/minorité râbaché par le Hezb perdra toute sa raison d’être. Sans oublier que Nabih Berry a toutes les raisons du monde d’opérer chirurgicalement et de mettre un terme à cette concomitance siamoise de son destin avec celui du parti de Dieu : la dilution le guette, à chaque pas ; il n’a pas oublié que sans l’intervention de la Syrie, le Hezb aurait raflé tous les sièges municipaux au Liban-Sud il y a deux ans ; et il est suffisamment intelligent pour savoir qu’en s’émancipant lui aussi, en se connectant à la dynamique nationale de l’après-tutelle syrienne, il draguerait naturellement le gros de la troisième voie chiite.
« Si Amal avait été invité à la réunion des forces du 14 mars, nous y aurions participé. » Malgré tous les coups qu’il a portés pendant des années de perchoir aux valeurs républicaines (que personne ne peut lui oublier), Nabih Berry est l’un des rares aujourd’hui à pouvoir fermer la porte, toutes les portes, face aux tentatives syriennes de dynamiter, de derrière leurs frontières cette fois, le Liban. Mais, encore une fois, il crève de peur : tous ceux qui s’opposent à la volonté syrienne meurent assassinés. Un autre aussi peut se retrouver en héros d’un jour, à condition qu’il comprenne et qu’il voie : Michel Aoun. Suffisamment intelligent lui aussi pour se rendre compte que ses bourdes politiques, dont celle, énorme, d’avant-hier lundi, commencent à sérieusement entamer le capital sympathie qu’il a acquis auprès des chrétiens. Son retour aux valeurs et à la dynamique du 14 mars est nécessaire. Pour les autres, et, surtout, pour lui.
Ziyad MAKHOUL
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Les phrases dites hier par Walid Joumblatt à la télévision, pour aussi impressionnantes qu’elles soient dans leur forme, n’en interpellent pas moins par ce qu’elles laissent deviner d’entre les lignes. Cette protection que demande le chef du PSP n’est évidemment pas tant une couverture militaire qu’une assistance politique. C’est-à-dire une émancipation du Hezbollah de la tutelle morale, psychologique ou subliminale qu’exerce sur lui Damas, avec la bénédiction, les encouragements et la participation active de Téhéran. C’est-à-dire la fin d’une traction vicieuse et probablement fatale : Hassan...