S’il est quelque chose de plus effroyable et de plus révoltant qu’un meurtre politique, c’est bien un meurtre annoncé.
Gebran Tuéni se savait menacé, ciblé. Journaliste d’un exceptionnel courage, au franc-parler et au franc-écrire légendaires, il pourfendait déjà la tutelle quand l’establishment politique en était encore à psalmodier les vertus de l’aliénation à la Syrie. Ardent défenseur de la démocratie et des libertés publiques, il dénonçait sans mâcher ses mots les criminels abus des services parallèles quand, partout alentour, on applaudissait au règne d’une scélérate et mensongère sécurité.
Gebran fut l’une des figures incantatoires les plus marquantes du printemps de Beyrouth ; et d’accéder à la Chambre des députés, au mois de mai dernier, n’altéra en rien, au contraire, son impétuosité de tribun, d’éditorialiste, de debater.
Figurant en bonne place sur cette fameuse liste noire d’hommes à abattre qui a circulé l’été dernier, il avait, comme d’autres personnalités libanaises, cherché refuge durant quelques semaines à Paris. Mais la plus explicite des listes noires ne pouvait porter cet infatigable bretteur à douter de sa blanche armure. Fort de son droit, il repoussait avec la même fermeté les sinistres messages des tueurs comme les conseils de prudence de ses proches et amis. Ce n’était pas un rêveur pourtant, Gebran ; sans doute s’avouait-il, dans des moments de solitude, d’aussi naturelles et évidentes appréhensions ; mais – et là réside sa grandeur – il n’était pas homme à trahir son image, à se rabattre sur les nuances et les demi-teintes, à refuser le combat.
Comme toutes celles qui l’ont précédée, cette brutale disparition est supposée convoyer tout un boisseau de diaboliques messages. Et de fait, ce malheur n’épargne aucune des pièces de la maison libanaise. Car les tueurs ne viennent pas seulement d’accabler encore plus, jusqu’à l’extrême limite de la tolérance humaine, une famille aussi durement éprouvée par le sort qu’elle est chère au cœur des citoyens. Ils n’ont pas seulement décapité un journal, an-Nahar, symbolisant la liberté d’expression dans notre pays et qui a déjà versé un lourd tribut à cette mission en la personne de notre confrère Samir Kassir. Cet ignoble crime ne fait pas qu’endeuiller une presse libanaise clairement invitée à tirer de ces liquidations les leçons qui s’imposent ; c’est en réalité toute la population de ce pays assoiffé de souveraineté et d’indépendance, n’aspirant qu’à vivre dans la décence et le calme, que l’on veut ainsi pousser au désespoir. C’est plus particulièrement à la jeunesse du Liban, celle-là même qu’avait largement contribué à mobiliser Gebran Tuéni – et qui s’est, dès hier, spontanément mobilisée pour rendre hommage à sa mémoire – que s’adresse, en fin de compte, la sanglante missive.
Par quel prodige les assassins peuvent-ils continuer imperturbablement de faucher, l’une après l’autre, les figures de proue du renouveau libanais ? Comment pourrait-on expliquer qu’aucune des enquêtes sur les attentats des derniers mois n’ait encore mené au moindre fil conducteur ? La réponse est aussi lumineuse que consternante : seule l’hécatombe du 14 février, qui a emporté Rafic Hariri, Bassel Fleyhane et leurs compagnons, a fait l’objet d’une enquête internationale dont les progrès, fort révélateurs au demeurant, sont consignés dans le dernier rapport du juge Detlev Mehlis. C’est à cette troublante anomalie qu’a enfin décidé de s’attaquer le gouvernement Siniora, en décidant de requérir des investigations internationales sur tous les assassinats ou tentatives d’assassinat survenues dans le pays.
De la même et impérieuse logique relève le recours, dans l’affaire Hariri, à un tribunal du même type. Que pour ce faire la majorité se soit résolue à passer outre aux habituelles et injustifiables réserves du tandem Amal-Hezbollah est bon. Qu’elle s’en tienne à un tribunal à caractère international est nettement moins bon toutefois, car seule une instance massivement, pleinement, organiquement onusienne est capable d’en imposer aux coupables et à ceux qui les abritent. Châtier les coupables d’hier ne suffit plus en effet : c’est le Liban et les Libanais qu’il s’agit, séance tenante, de protéger contre les tueurs de demain.
Que l’on cesse enfin de ménager les susceptibilités politiciennes : de prendre des gants avec les adeptes de l’obstructionnisme quand tombent les hommes libres, pour s’être battus à mains nues.
Issa GORAIEB
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Gebran Tuéni se savait menacé, ciblé. Journaliste d’un exceptionnel courage, au franc-parler et au franc-écrire légendaires, il pourfendait déjà la tutelle quand l’establishment politique en était encore à psalmodier les vertus de l’aliénation à la Syrie. Ardent défenseur de la démocratie et des libertés publiques, il dénonçait sans mâcher ses mots les criminels abus des services parallèles quand, partout alentour, on applaudissait au règne d’une scélérate et mensongère sécurité.
Gebran fut l’une des figures incantatoires les plus marquantes du printemps de Beyrouth ; et d’accéder à la Chambre des députés, au mois de mai dernier, n’altéra en rien, au contraire, son...