Par Aldis KUSKIS*
Lénine a dit que le cynisme des capitalistes était tel qu’ils étaient capables de vendre aux Soviets la corde pour se faire pendre. Lénine et le communisme ont disparu, mais subsiste cette indifférence cynique aux malheurs d’autrui quand il est question de profit.
La Biélorussie en est l’exemple éclatant. Le Parlement européen a toujours dénoncé ce pays comme étant la dernière dictature restant en Europe, mais les pays membres de l’UE continuent à faire des affaires comme si de rien n’était avec Alexandre Loukachenko, le dictateur capricieux et à demi fou qui dirige le pays.
C’est tout particulièrement vrai lorsqu’il y a la possibilité de faire de l’argent ou d’en économiser. Les uniformes de la police allemande, de la douane et même de la Bundeswehr proviennent d’une usine nationalisée de Dzherzinski, ville qui tire son nom de l’homme qui est à l’origine de la Terreur rouge et du KGB, Félix Dzherzinski. Et les exemples de ce type abondent.
En faisant des affaires avec Loukachenko, alors que l’UE essaye de faire de lui un paria sur la scène internationale, l’Europe dévoile son hypocrisie. Au lieu de l’aider indirectement en signant avec lui des contrats commerciaux qui les arrangent, les pays européens devraient prendre en compte ce que le Parlement européen sait depuis longtemps : soutenir économiquement Loukachenko revient à prolonger sa dictature.
Le moment est décisif. Il faut que les députés européens à l’unisson adoptent une attitude claire. Le Parlement européen a ouvert la voie. Depuis l’année dernière, il s’appuie sur les conseils de spécialistes des régimes totalitaires. Leur avis a aidé le Parlement européen à prendre une position ferme contre le maintien de relations économiques inutiles avec Loukachenko et ses acolytes.
Les institutions européennes ont une attitude contradictoire vis-à-vis de la Biélorussie. L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a refusé la simple présence de la Biélorussie à ses réunions de Strasbourg. Elle a condamné l’usurpation du pouvoir par Loukachenko quand il a utilisé la Constitution pour s’assurer virtuellement une présidence à vie et elle a dénoncé la disparition de citoyens biélorusses qui ont osé exprimer une opinion différente de celle du régime. L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a pris position contre le tyran de Biélorussie. Dans son rapport final sur sa mission d’observation lors des élections législatives de 2004 en Biélorussie, elle conclut que le scrutin ne répondait pas aux critères de l’OSCE. Quant au référendum de 2004 destiné à permettre une présidence à vie, elle estime que le gouvernement a pesé de tout son poids en faveur de cette réforme, en l’absence de liberté d’expression, de liberté de la presse et des autres conditions qui permettent à la volonté du peuple de s’exprimer véritablement et de se traduire dans l’action gouvernementale.
Mais alors que l’OSCE condamne ces pratiques antidémocratiques, sa propre Assemblée parlementaire maintient des liens de coopération étroits avec le Parlement biélorusse. L’OSCE se comporte à l’égard de ce Parlement contrôlé par Loukachenko de la même manière qu’avec n’importe quel Parlement de l’UE. Elle traite à égalité de véritables Parlements et un Parlement croupion. Ce serait risible si ce n’était tragique.
Cette situation absurde doit changer. Il est du devoir de tous les Parlements nationaux de l’UE de s’élever contre cet affront à leur dignité. Seuls des Parlements démocratiques devraient participer à des réunions en Europe. Il ne s’agit pas de veiller à la pureté démocratique de l’Europe, mais de changer la nature du régime biélorusse. Pour cela, la voix démocratique de l’Europe doit se faire entendre en Biélorussie.
Cela ne sera pas tâche facile. Sur les quelque 1 500 médias qui existent en Biélorussie, seuls une douzaine sont plus ou moins indépendants. Mais même ce petit nombre va sans doute diminuer du fait de la pression politique, financière et juridique exercée contre eux par Loukachenko. Le dernier quotidien indépendant de Biélorussie a récemment fait faillite.
La Commission européenne a débloqué deux millions d’euros pour créer une station de radio indépendante à destination de la Biélorussie. Elle émettra à partir de la Lettonie, de la Lituanie, de la Pologne et peut-être de l’Ukraine et fonctionnera avec la participation de l’Association des journalistes de Biélorussie.
Ce petit effort des démocraties européennes est insuffisant face à la dictature de Loukachenko, à ses tribunaux serviles, ses sinistres prisons et sa police corrompue. Si tout ce que font l’Europe et les démocraties occidentales se limite à quelques heures de radio, Loukachenko doit bien ricaner.
Les députés à travers tout l’Occident doivent joindre leurs voix pour faire une déclaration solennelle demandant à leurs dirigeants de faire pression sur le dernier dictateur sur le sol européen. Ce type de pression s’est montré efficace, il y a un an, avec le succès de la révolution orange en Ukraine. Il faut être rassemblé pour contraindre le despote de Biélorussie et ses mentors russes à changer.
* Aldis Kuskis est député européen de Lettonie et vice-président de la délégation du Parlement européen pour les relations avec la Biélorussie.
© Project Syndicate, 2005. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.
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