C’est au grand jour, et non plus dans les coulisses, que la présidentielle se traite désormais. Assez paradoxalement, c’est le communiqué des évêques maronites qui a donné le coup d’envoi de la course. En effet, alors que leur but était manifestement de calmer le jeu en rappelant la nécessité de se référer à la Constitution, le seul fait qu’ils aient insisté sur le prestige dont la présidence doit jouir a suffi pour allumer les appétits. Car dans les observations épiscopales, tout le monde, sauf les lahoudistes évidemment, a lu comme un regret lancinant de voir où en est arrivée la présidence. En tout cas, se sont dit les professionnels, si les évêques en parlent, nous en avons aussi le droit. Et même le devoir, car la déperdition de l’autorité présidentielle nuit autant au pays dans son ensemble qu’à la communauté titulaire.
La réunion des Cèdres entre le président Amine Gemayel et le Dr Samir Geagea a clairement étalé les cartes sur la table. Plus question de fermer les yeux et d’attendre la fin du mandat prorogé dans deux ans. Les deux leaders ont ainsi ouvert la voie à la quête d’un successeur, donc à la bataille de la présidentielle. Qui sort aussi du cadre des ballons d’essai tactiques lancés notamment par les forces issues du mouvement du 14 mars, dont les haririens et les joumblattistes. Ces deux formations, après avoir milité pour la démission, avaient décidé de tempérer leur ardeur. Pour ne pas paraître provoquer la rue chrétienne ni poser de problème aigu à leurs alliés du camp chrétien, et leur laisser le temps de traiter le dossier à tête reposée. Étant entendu qu’il y aurait ensuite concertation avec le camp musulman, le président de la République étant le premier symbole d’une unité nationale bien comprise.
Les aounistes
Il reste cependant un écueil : ces pôles chrétiens, qui ont pour mission de s’entendre d’abord entre eux, y parviendront-ils ? Gemayel et Geagea ont proclamé une alliance à laquelle devraient se joindre ultérieurement des députés relevant de l’ex-Rencontre de Kornet Chehwane et certains indépendants. Mais on ne sait pas encore, par exemple, où se situe Karim Pakradouni, qui reste après tout président des Kataëb. Et surtout, on ne sait pas si le duo va pouvoir, ou vouloir, dialoguer avec Michel Aoun, et réciproquement. Rien n’est impossible en politique, mais a priori, la jonction entre les trois pôles est difficile sur le dossier de la présidentielle, car les constantes nationales restent les mêmes pour eux trois, avec des variations de priorités.
Du côté des aounistes, on s’active pour répliquer au tandem en faisant valoir que l’ancien président du Conseil est le plus populaire au niveau de la rue chrétienne qui lui a accordé ses suffrages à 75 % lors des législatives, collectant, selon les statistiques du courant, quelque 500 000 voix sur l’ensemble du territoire. Ce qui en fait un leader national. L’affirmation de présence aouniste devrait se traduire par des contacts avec diverses forces importantes, dont peut-être le Hezbollah. Des amis communs s’efforcent en effet d’organiser une prochaine rencontre entre le général Aoun et sayyed Hassan Nasrallah, leader du Hezb.
Cependant, les majoritaires descendent en flèche les assertions selon lesquelles le président Lahoud ne se désisterait que pour le général Aoun. En faisant valoir, tout simplement, que la présidence ne lui appartient pas. Et en ajoutant, à tout hasard, que nul ne saurait d’ailleurs donner des garanties au chef de l’État pour la suite, ou pour les poursuites.
Contacts
Côté présélection, beaucoup de choses pourraient dépendre, en pratique, des résultats des contacts que Gemayel et Geagea indiquent entreprendre en se partageant la tâche. Ces relances ont pour but de cerner le profil du prochain président. Portrait qui devrait se dégager assez rapidement. Car les deux pôles sont d’accord pour estimer qu’il ne faut pas laisser traîner les choses, chaque jour qui passe coûtant selon eux de la perte d’autorité et de prestige pour l’instance de la présidence. Ils estiment aberrant, inadmissible, contraire à l’intérêt national que le détenteur de la fonction soit marginalisé, boudé, isolé. Cela tant à cause d’une prorogation de mandat illégitime qu’à cause des soupçons qui pèsent sur son propre staff sécuritaire, dont quatre généraux sont sous les verrous. Ce qui, pour les deux leaders comme pour bien d’autres, implique une responsabilité morale et politique que l’intéressé devrait assumer en démissionnant.
Nombre de députés opposés au maintien du régime soulignent que nul n’aurait songé à réclamer son départ s’il était encore en train d’accomplir sa tranche normale de six ans. Même s’il y avait lieu d’en contester le comportement, ils auraient respecté le principe, essentiel pour la stabilité du pays, de l’inamovibilité du président avant la fin du mandat. Mais il exerce, selon eux, une rallonge abusive, décrétée par la Syrie contre la légalité internationale de la 1559. Et comme il nuit au pays, toujours selon eux, en s’accrochant, ils souhaitent le voir quitter le pouvoir dans les meilleurs délais. Ces parlementaires relèvent que le président Lahoud est boycotté par les puissances, les Américains, dont Dibble par exemple, rencontrant tout le monde, chez eux à New York ou lors de leurs visites ici, sauf lui. Dans le même esprit, des diplomates occidentaux vont assister à la parade militaire du 22 novembre, mais pas à la réception à Baabda.
Philippe ABI-AKL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est au grand jour, et non plus dans les coulisses, que la présidentielle se traite désormais. Assez paradoxalement, c’est le communiqué des évêques maronites qui a donné le coup d’envoi de la course. En effet, alors que leur but était manifestement de calmer le jeu en rappelant la nécessité de se référer à la Constitution, le seul fait qu’ils aient insisté sur le prestige dont la présidence doit jouir a suffi pour allumer les appétits. Car dans les observations épiscopales, tout le monde, sauf les lahoudistes évidemment, a lu comme un regret lancinant de voir où en est arrivée la présidence. En tout cas, se sont dit les professionnels, si les évêques en parlent, nous en avons aussi le droit. Et même le devoir, car la déperdition de l’autorité présidentielle nuit autant au pays dans son ensemble...