Par Roberto Guareschi*
Si les mythes pouvaient prendre vie par la seule force de la volonté, alors Cristina Kirchner, l’épouse du président argentin Néstor Kircher, se serait déjà transformée en une Évita Perón du XXIe siècle. Mais les mythes sont une construction collective et mystérieuse. Sinon, ils seraient à vendre.
Lors des récentes élections législatives en Argentine, Cristina Kirchner est devenue une force politique en soi, transformant dorénavant les Kirchner en un couple de dirigeants – le second dans l’histoire du pays après Juan Perón et Évita. Mme Kirchner fut élue sénatrice de la province de Buenos Aires, où une grande partie de la puissance économique du pays est basée. C’est aussi là que vit la majeure partie des indigents argentins.
Il est vrai que le nom de Kirchner l’a aidée et que la tradition a peut-être joué un certain rôle. Après tout, Isabelita, une femme très petite dans tous les sens du terme et la troisième femme de Perón après Évita, devint la première femme présidente du pays grâce au simple fait qu’elle était la veuve de Perón.
Cristina Kirchner n’est pas, quant à elle, une petite femme. Avocate et élue au Parlement depuis 1989, elle jouit d’un rôle privilégié dans le développement des stratégies du gouvernement de son mari. Contrairement à toute autre épouse présidentielle de l’histoire de l’Argentine, elle est douée et bien préparée aux discussions de questions complexes telles que le blanchiment d’argent sale ou la législation du travail.
Et pourtant, la fabrication de son mythe était presque palpable le soir de sa victoire. La presse la représenta avec le drapeau argentin en toile de fond, la tête baignée d’un halo de soleil. L’image semblait évoquer la Vierge de Luján (la figure religieuse qui attire le plus d’adorateurs en Argentine), et celle de l’Évita que les pauvres sanctifièrent de son vivant. Cela ressemblait également à une illustration de sa biographie autorisée, qui a pour titre Reina Cristina (la Reine Christine).
L’Argentine est un pays de femmes fortes et plusieurs de ces femmes sont devenues des mythes qui transcendent les cultures. L’exemple le plus récent est le collectif des femmes connues sous le nom des Mères de la place de Mai (Madres y Abuelas de Plaza de Mayo). Ces femmes ont bravé le pouvoir pour mettre en place la seule opposition qui eut le courage d’affronter la junte militaire sauvage de la fin des années 1970, exigeant de connaître le sort de leurs enfants « disparus ».
L’autre mythe est, bien sûr, celui d’Évita. Mais Cristina n’est pas une Évita. Dans l’Argentine des années 1940 et 1950, Évita rassemblait les foules. Dans la victoire de Cristina, et dans celle de son époux, on ne retrouve aucune célébration de masse.
C’est peut-être là simplement la vie politique de l’ère des médias modernes. Dans ses discours, Cristina module sa voix comme Évita le faisait. Mais là où la voix d’Évita était marquée par les résonances du « pathétique » de la pauvreté et de l’injustice, de la passion et de la tendresse, celle de Cristina évoque plutôt la colère et la défiance. On n’y entend aucune compassion. Mais plutôt de la défiance et de l’affirmation de soi : « Ils ne me feront pas ça… »
Évita était l’épouse qui intercédait auprès de son mari pour défendre ses « enfants », la foule des « descamisados », les sans-chemises. La puissance de son mythe la transforma en quelque sorte en femme primordiale. Les Mères de la place de Mai furent transformées de même : elles placèrent leur qualité de mère au-dessus de leur propre vie. Sans défense face à la puissance de l’État, elles étaient invincibles parce qu’elles n’avaient rien d’autre à perdre.
Cristina est en partie une « épouse » dans le même sens qu’Évita, mais elle ne se pose pas en figure maternelle. C’est une femme qui possède ses propres idées, qui les défendra dans le projet politique qu’elle partage avec son mari. C’est un modèle très moderne, peut-être une transition vers quelque chose d’autre.
Mais vers quoi ? La principale différence entre Évita et Cristina tient peut-être au fait qu’Évita, « le porte-étendard des pauvres », était une actrice en quête de sa destinée quand elle rencontra Perón. Cristina a rêvé et bâti son projet avec son mari depuis le début, acquérant une plus grande visibilité chaque jour.
Cela la classe au même rang qu’Hillary Clinton. Comme les Clinton, les Kirchner savent depuis les débuts de leur union qu’ils veulent atteindre le sommet et en ont conclu que le meilleur moyen d’y parvenir était ensemble. Ce sont des partenaires politiques.
Cristina adore être comparée à Hillary Clinton. L’épouse de Bill Clinton pourrait se présenter à l’élection présidentielle de 2008 et Cristina pourrait faire de même en 2007, si son mari ne se représente pas, ou en 2011 s’il se représente, selon certains responsables gouvernementaux. Si Néstor et Cristina se passent le relais à la tête de l’État, ils pourraient le faire à l’infini, parce que la Constitution argentine ne limite que les réélections consécutives mais pas le nombre total de mandat électoral.
Leur partenariat marital et politique peut, en tout état de cause, garder le tandem intact. Personne ne doute que Bill Clinton représentera une force politique puissante en Amérique, si sa femme devient présidente. M. Kirchner ne va pas, lui non plus, prendre sa retraite et mettre ses pantoufles en 2007 ou en 2011 si Cristina prend la tête du gouvernement.
Ce nouveau modèle présidentiel « monarchique » mérite d’être analysé par les experts politiques et les juristes. Cependant, alors que les Kirchner rêvent à leur mythe, ils seront également confrontés à la réalité. Et la réalité est encore plus difficile à façonner qu’un mythe.
(*) Roberto Guareschi dirigea pendant 13 ans la rédaction du journal Clarín à Buenos Aires. Il se consacre actuellement à l’écriture et à l’enseignement universitaire.
© Project Syndicate. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.
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