On n’a pas attendu le prix Nobel de littérature qu’on vient de lui décerner pour connaître ou mesurer le talent si particulier de Harold Pinter. Vingt-neuf pièces de théâtre, vingt et un scénarios pour le cinéma et vingt-sept productions dramaturgiques, des recueils de poésie et, récemment, des combats politiques à visage découvert ont fait de cet écrivain, entre Beckett et Ionesco, un personnage certes turbulent mais assurément incontournable. Zoom sur ce dramaturge anglais, appartenant à l’« Angry Generation » et dont les propos et les dialogues, internationalement prisés, ont révolutionné le monde des planches et donné quelques troublants chefs-d’œuvre au septième art.
Fils d’un tailleurs juif de l’East End londonien, Harold Pinter est né en 1930 et écrit des poèmes dès l’âge de treize ans. Il admire Dylan Thomas, obtient une bourse dans une « Grammar School», affiche sa colère contre tous ceux qui harcèlent les juifs du quartier où il est né et refuse de faire son service militaire. Il n’a pas fréquenté d’université et entre à l’Académie royale d’art dramatique, qu’il abandonne vite pour incompatibilité de son tempérament avec l’atmosphère ambiante. Départ pour l’Irlande où il joue du Shakespeare dans une troupe itinérante. Années formatrices pour mieux affûter sa plume et son regard sur le monde, et surtout approfondir sa célèbre science des silences….
En 1957 éclate, un peu par hasard, son talent de dramaturge avec une pièce d’un acte, The Room (La chambre), œuvre ciconstancielle écrite pour un ami étudiant. Et c’est le succès. Parallèlement, sont montées The Dumb Waiter (Le monte-charge) et The Birthday Party (L’anniversaire). Cette dernière, malheureusement, est un four sans précédent à Londres.
Sans se décourager, Harold Pinter se rue dans les brancards et fonce à nouveau dans un chemin marqué par Kafka et Genet. En 1960, The Caretaker (Le gardien) renoue avec les bonnes grâces du public et lui assure la notoriété. Dès lors, il sera la coqueluche de la radio et de la télévision britanniques avec des œuvres telles que A Slight Ache (Une petite douleur), A Night Out (Une nuit de sortie) et Night School (L’école du soir). Mais c’est le cinéma , avec les films de Joseph Losey, qui donnera un retentissement encore plus grand à son nom. On se souvient des The Servant, Accident, The Go-betwen (Le messager). Plus proche de nous est la performance de Meryl Streep et Jeremy Iron dans La femme du lieutenant français…
Une œuvre présentée
aux quatre coins du monde
Mais en bon fils spirituel de Skakespeare, les démons du théâtre ne le lâchent pas pour autant. Sa plume, une fois de plus, triomphera dans The Collection, The Lover, The Home-coming (Le retour), Old Times (C’était hier) et No Man’s Land. Traduites en plusieurs langues, ses pièces sont courtisées par les metteurs en scène les plus innovateurs et les plus prestigieux. Son œuvre n’est plus exclusivement britannique, mais appartient au répertoire du monde entier. Et c’est depuis plus de quarante ans que Harold Pinter apparaît comme un des auteurs dramatiques contemporains les plus importants du siècle. Il est un représentant caractéristique, et un peu à part, du théâtre de l’absurde.
Poésie d’un langage qui puise toutes ses ressources dans le vocabulaire le plus banal, soutenue par un incroyable sens du rythme. Ajoutez à cela l’intensité du mystère des situations et des actes les plus prosaïques, et voilà qu’on oscille entre comique constant et émotion tragique. Pas d’analyse psychologique conventionnelle et un réalisme poussé parfois à l’extrême pour ce théâtre moderne sans rejet toutefois de la tradition.
Devrait-on énumérer tous les prix que Pinter a raflés et les innombrables honneurs dont il a fait l’objet ? Il est joué partout, aux quatre coins de la planète, et son œuvre avant-gardiste n’est plus l’apanage des intellectuels « off », mais il est considéré comme un classique moderne.
De Hambourg à Paris, en passant par Palerme et Vienne, Harold Pinter, lui qui n’a pas été à l’université (ironie du sort, n’est-ce pas ?), est aujourd’hui « honoré » par quatorze universités !
En quête de vérité (et ce n’est pas pour rien, ni un fortuit hasard s’il a obtenu le prix Pirandello à Palerme !), Harold Pinter est constamment, et en vain, en train de traquer l’identité de ses personnages et par le même biais, peut-être, la sienne…
Extraordinaire puissance de son langage, avec ses radotages, ses redites, ses tics, sa simplicité si bien menée, ses obsessions pathologiques, ses pseudo-incohérences, sa franchise qui frise la vulgarité. Tout cela accentue et rend crédible cette science des silences qui reste par-dessus tout sa marque distinctive, sa griffe, son sceau.
Edgar DAVIDIAN
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