Le « suicide » de Ghazi Kanaan, mercredi à Damas, suscite plusieurs interrogations sur le sort du régime syrien, d’autant que c’est une thèse à laquelle tout le monde semble très peu croire. Dennis Ross, ancien médiateur américain au Moyen-Orient, a ainsi affirmé hier dans une déclaration à l’Associated Press : « Je ne pense pas que ce soit un suicide. Le timing coincide de manière extraordinaire » avec le rapport Mehlis sur l’assassinat de Hariri.
Jihad el-Khazen, journaliste libanais installé à Londres et ami personnel de Ghazi Kanaan, assure, dans un entretien accordé à Reuters, que le ministre avait été affecté par les critiques émises sur son rôle au Liban et qu’il « avait l’impression que son monde était en train de s’écrouler ». Cependant, il n’avait aucune pulsion suicidaire, certifie-t-il. « C’était un homme très puissant au sein du régime. Il était en termes amicaux avec Hariri et il n’avait donc rien à voir avec son assassinat, mais peut-être servira-t-il de bouc émissaire », commente le journaliste, avant d’ajouter : « Même si la Syrie est innocente à 100% dans la mort de Hariri, les Américains et les Français vont utiliser l’enquête de l’ONU pour maintenir la pression politique sur Damas. »
Plusieurs observateurs et analystes se posent en effet de plus en plus de questions au sujet de la stabilité de ce régime, soumis à de fortes pressions américaines et isolé au sein de la communauté internationale. Si certains pensent que Kanaan pourrait s’avérer être le bouc émissaire parfait pour une fin de piste dans l’attentat du 14 février qui s’imposerait d’elle-même, d’autres se demandent en effet si la direction syrienne ne risque pas de se retrouver dans l’impasse après le suicide du ministre de l’Intérieur et si ce décès permettra quand même à Damas d’échapper longtemps aux pressions de la communauté internationale. D’autant que des sources diplomatiques et politiques au Liban citées par Reuters s’attendent à ce que Detlev Mehlis désigne nommément plusieurs responsables syriens dans son rapport du 21 octobre.
« Ghazi Kanaan était devenu un témoin gênant à l’intérieur du système syrien, en raison de ses contacts avec des pays occidentaux et parce qu’il constituait une alternative crédible » au pouvoir à Damas, a indiqué à l’AFP Joseph Bahout, chercheur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et spécialiste des régimes arabes.
Pour l’opposant syrien Aksam Naise, qui a reçu mercredi une distinction des mains de Louise Harbour, haut-commissaire de l’ONU pour les Droits de l’homme, « Kanaan était l’un des piliers (du régime). Maintenant que cet élément a été éliminé, d’autres vont suivre, soit par le biais de l’enquête de Mehlis, soit parce que le président sera obligé de les mettre de côté pour sauver sa propre tête ».
Toujours selon Joseph Bahout, « le régime est entré dans une phase de sécurisation avancée. Ghazi Kanaan était devenu un homme à éliminer, et son “suicide” constitue un signe de décomposition avancée de ce régime ».
Proche de Rafic Hariri, Ghazi Kanaan s’était opposé à la prorogation du mandat du président Émile Lahoud, obtenue il y a un an à l’instigation de la Syrie. De ce fait, il constituait probablement un témoin gênant aux yeux de nombreux observateurs. Il était ensuite tombé en disgrâce dans les cercles du régime baassiste.
Pour M. Bahout, la disparition de Ghazi Kanaan « constitue une sorte de revers pour le chef de la commission de l’ONU qui n’arrive pas à protéger ses témoins ». « Avec ce suicide, Detlev Mehlis devrait être aujourd’hui embêté s’il envisageait un retour à Damas pour interroger de nouveau ses témoins », note-t-il. Par ailleurs, « la disparition de la scène politique syrienne du ministre de l’Intérieur montre qu’une alternative alaouite au régime actuellement en place est désormais difficile à tenir », poursuit-il.
« L’idée d’une alternative alaouite assurant un changement de cap au sein du régime fait partie des scénarios étudiés à Washington », a indiqué à l’AFP une source diplomatique occidentale parlant sous le couvert de l’anonymat. Le quotidien koweitien as-Siyassa avait d’ailleurs évoqué, dans son édition d’hier, « un scénario américain qui aurait obtenu l’approbation de l’Administration concernant un “atterrissage en douceur” (nom de l’opération) d’une alternative au régime Assad ». Le quotidien reprend, dans ce cadre, la thèse d’un coup d’État qui aurait été envisagé par Ghazi Kanaan et dont le régime syrien aurait appris l’existence.
Un isolement qui a atteint
sa phase terminale
Ce scénario d’une « prise du pouvoir par un Pervez Musharraf syrien » issu de l’establishment militaire a été également évoqué récemment par Volker Perthes, directeur de l’Institut allemand des affaires internationales à Berlin et spécialiste reconnu de la Syrie, qui y voit « la moins mauvaise » solution pour le pays. Dans un article publié dans l’International Herald Tribune, quelques jours avant la mort de Ghazi Kanaan, M. Perthes estimait ainsi que l’« isolement du régime de Bachar el-Assad a atteint sa phase terminale presque indépendamment de ce qui apparaîtra dans le rapport de l’ONU ». Perthes ne voit ainsi pas de ralentissement dans « l’autodestruction progressive » du régime syrien. « Assad a perdu le soutien des Saoudiens et des Égyptiens, ainsi que celui des Français », dit-il. « Les Arabes lui apporteront peut-être un soutien rhétorique, mais aucune solidarité active à moins qu’il n’évolue réellement », ajoute-t-il.
Il a estimé toutefois préférable que le pouvoir à Damas reste alaouite, laissant entendre que Ghazi Kanaan, alaouite lui même, aurait pu être l’homme de la situation.
Pour Volker Perthes, la mort de Kanaan paraît bel et bien liée à l’enquête sur Hariri. « Je ne sais pas s’il s’est sacrifié de manière volontaire ou non, mais cela pourrait fournir à Assad l’occasion de se défausser, ainsi que sa famille, de toute responsabilité », juge-t-il. Mais la mort soudaine de cette personnalité éminente du régime risque de provoquer des remous en Syrie même, prévient-il. « Pour les Syriens, cela rend encore plus évidente l’implication du régime dans l’assassinat de Hariri. Ils savent également que personne n’a pu faire cela sans que des proches du président soient impliqués », explique-t-il.
Ce point de vue est contesté par un autre spécialiste de la Syrie, Nadim Shéhadé, pour qui « le régime syrien s’en sort plutôt bien, si l’on tient compte de toutes les pressions dont il est l’objet et de ses difficultés économiques ». « Un tel régime paraîtra toujours assez fort jusqu’à son effondrement », a expliqué à l’AFP M. Shéhadé, directeur du département Moyen-Orient à l’institut britannique Chatham House à Londres. De ce fait, rien ne semble annoncer une fin prochaine du régime, malgré ses difficultés grandissantes. L’opposition intérieure est faible, il n’existe pas d’atmosphère insurrectionnelle, et la vie continue comme si de rien n’était, selon cet analyste cité par l’AFP.
« Malgré ses difficultés à se réformer, le régime semble tenir, bien qu’il ait perdu une bonne part de sa crédibilité auprès de la population. Il survit, malgré les sanctions des États-Unis, qui l’accusent de permettre l’infiltration d’insurgés en Irak, la lassitude des Européens et la bouderie de ses alliés arabes, plus particulièrement l’Arabie saoudite », confie à l’AFP un diplomate occidental.
« Je pense que le régime syrien se sent plus fort après la mort de Kanaan », remarque pour sa part Rime Allaf, une experte installée à Londres. Selon elle, si jamais l’ONU pointe du doigt la Syrie, Damas pourrait alors dépeindre Kanaan comme le coupable qui, n’ayant pas supporté la pression, a malheureusement emporté ses secrets dans la tombe. Le bouc émissaire parfait.
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Jihad el-Khazen, journaliste libanais installé à Londres et ami personnel de Ghazi Kanaan, assure, dans un entretien accordé à Reuters, que le ministre avait été affecté par les critiques émises sur son rôle au Liban et qu’il « avait l’impression que son monde était en train de s’écrouler ». Cependant, il n’avait aucune pulsion suicidaire,...