Ce titre savoureux, je l’emprunte à mon confrère d’an-Nahar Nabil Bou-Mounsef car il illustre à souhait les premiers pas en territoire syrien de l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri.
Dans son Allemagne natale, Detlev Mehlis, avec son obstination de bouledogue, avait dû plancher plus d’une décennie durant sur une affaire d’attentat terroriste avant d’en démêler, un à un, tous les fils, se gagnant ainsi estime générale et vaste renommée. Fort heureusement, l’enquêteur international ne risque pas trop de prendre racine dans notre pays : en l’espace de quelques semaines et nanti, il est vrai, des indices recueillis sur place par l’Irlandais Fitzgerald, il s’est fait une idée assez précise de la question pour recommander au parquet libanais la mise en examen de responsables sécuritaires, et non des moindres. Et c’est loin d’être fini.
Cette remarquable progression de l’enquête, l’actuelle conjoncture politique n’y est certes pas étrangère. Pour le bonheur de la vérité comme pour le nôtre, le système abhorré qui a longtemps régi le Liban n’a pas résisté en effet au séisme du 14 février, par lui-même provoqué. Des forces nouvelles se sont imposées, la justice s’est libérée des pressions, menaces et autres contraintes occultes. Le Liban est en mouvement, le Liban redevient le Liban même si subsistent pour le moment, dans une surréelle solitude, certains des symboles les plus voyants du sombre passé.
« Je n’ai pas, moi, du sang sur les mains ! » s’est écrié Émile Lahoud devant les journalistes qui l’accompagnent dans son peu glorieux voyage à New York. De la croire sur parole ne laverait guère pour autant une présidence qui n’a plus d’autre système de défense que sa propre irresponsabilité : que son impériale ignorance des crimes contre la démocratie, des crimes tout court qui étaient perpétrés dans son périmètre immédiat. Tant de cécité – âprement revendiquée de surcroît – ne grandit certes pas son homme : prise au pied de la lettre, elle voudrait dire que les chefs du renseignement libanais, notoirement acquis aux services syriens, en contact direct et permanent avec ces services, n’avaient que faire d’une quelconque couverture présidentielle, tout juste bonne en somme pour la parade. Pour bien moins que cela, pour une simple myopie, pour un de ses secrétaires qui s’avéra être une taupe soviétique, le légendaire chancelier Willy Brandt avait dû démissionner.
À Damas où il a effectué un bref séjour lundi, Detlev Mehlis a commencé à faire l’apprentissage – en live cette fois – de cette singulière ambivalence qui, des décennies durant, fit la fortune du régime baassiste et qui en est aujourd’hui le talon d’Achille. De facteur de stabilité au Liban (ainsi voyait-on les choses à Washington) Damas, par ses excès, n’est plus aujourd’hui, aux yeux du monde, que le tourmenteur, le tortionnaire de son petit voisin. Impitoyable à l’égard des intégristes chez lui, le Baas fait figure maintenant d’exportateur de terroristes vers l’Irak et s’attire pour cela des menaces de représailles américaines d’une sévérité sans précédent. Et c’est cette même et sempiternelle ambivalence qui, après maints atermoiements, porte les autorités syriennes à réserver bon accueil aux investigateurs de l’ONU tout en mettant en doute leur immunité face aux manipulations américaines. À promettre de satisfaire les demandes de Mehlis tout en invoquant les impératifs de dignité nationale pour multiplier les exigences tatillonnes quant à la procédure retenue pour l’audition des témoins.
Au fil de ses visites, Monsieur Vérité va découvrir une hiérarchie syrienne fortement structurée mais non exempte de groupes de pression parfois rivaux.
Il est peu probable toutefois, n’en déplaise à l’Alice du conte, que le magistrat allemand en reste tout émerveillé. Ce qui est plus que probable, en revanche, pour peu que se confirment les soupçons de Mehlis, c’est que ledit argument d’ignorance (et par conséquent d’irresponsabilité) pourrait difficilement être invoqué dans la capitale syrienne. La Syrie est-elle le genre de pays où un quarteron de généraux peuvent commanditer une opération aussi énorme que celle du 14 février sans quelque feu vert émanant des hautes sphères du pouvoir ou bien des proches du pouvoir ? Y existe-t-il, dans la chaîne de commandement, des trous aussi béants que celui dont se prévaut pathétiquement Baabda ? Le proche avenir le dira. Et le dira d’autant plus vite que pour une fois, pour la première fois en réalité, le temps a cessé de jouer pour Damas.
Car à mesure que s’usent les nerfs des suspects libanais, que s’effondrent les résistances, que volent en éclats les pactes du silence, que se précisent les détails et se multiplient les interpellations et mises en examen, le nœud coulant ne peut que se resserrer sur le cou des commanditaires.
Pour les tueurs, la trop fameuse communauté de destin ne doit pas rester un vain slogan.
Issa GORAIEB
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Dans son Allemagne natale, Detlev Mehlis, avec son obstination de bouledogue, avait dû plancher plus d’une décennie durant sur une affaire d’attentat terroriste avant d’en démêler, un à un, tous les fils, se gagnant ainsi estime générale et vaste renommée. Fort heureusement, l’enquêteur international ne risque pas trop de prendre racine dans notre pays : en l’espace de quelques semaines et nanti, il est vrai, des indices recueillis sur place par l’Irlandais Fitzgerald, il s’est fait une idée assez précise de la question pour recommander au parquet libanais la mise en examen de responsables...