Une superpuissance technologique capable de promener ses astronautes sur nombre de planètes du système stellaire pour engranger des données susceptibles de servir, dans un avenir indéterminé, à une possible « colonisation » de Martiens, Jupitériens et autres Saturniens. Capable aussi d’imposer sa loi au monde entier, d’écraser sous sa botte ceux qui seraient tentés, les pauvres, de lui tenir tête sous quelque prétexte, de phagocyter les économies des géants d’hier, réduits à jouer les figurants au sein de l’Organisation mondiale du commerce et de tous les regroupements évoluant dans son orbite. Mais qui se retrouve impuissante, humiliée comme jamais à travers son existence face aux plus prévisibles déchaînements des vents et des marées.
Un pays qui prétend aujourd’hui encore imposer sa conception d’une certaine démocratie et donner des leçons de morale, livré à des bandes de pillards, de violeurs et d’assassins. Où il y aurait entre 300 000 et 400 000 enfants abandonnés, errant sur les routes, soit un tiers à un quart des personnes touchées par la catastrophe, selon les projections, terribles dans leur aridité, de l’Unicef. Laquelle ajoute : « Et ils vont rester sans abri pendant des semaines, voire des mois. »
Ce n’est pas el-Qaëda cette fois mais Dame Nature. Et le cataclysme qui frappe depuis le début de la semaine une zone comprenant la Louisiane, le Mississippi et l’Arkansas n’en est que plus inhumain dans ses bilans, plus incompréhensible pour notre entendement, tant paraissent exorbitants les premiers chiffres. Elles sont loin, les Twin Towers d’un certain 11 septembre 2001. Le cyclone a dévasté une superficie de 235 000 kilomètres carrés – la moitié de la France ! –, fait jusqu’à présent des centaines, peut-être même des milliers de victimes, creusé dans les budgets des États touchés et jusque dans celui de l’Union des gouffres encore insondables, saigné à blanc le marché de l’assurance, réveillé les vieux démons d’une crise mondiale de l’essence alors même qu’usagers et « majors », tout groggy, chancèlent encore sous les coups de la spirale des prix qui ne cessent de monter, monter.
Le plus insoutenable, le plus incompréhensible aussi, ce sont ces scènes que l’on dirait droit sorties de quelque guerre médiévale. Ce sont les pillages, les assassinats, les agressions physiques contre des femmes et des enfants commis par des gangs armés qui terrorisent une population soudain pauvre, désarmée, lâchée par un Oncle Sam dont le fisc pompait ses maigres ressources. C’est une population réduite à quémander jusqu’à l’eau potable (dans cette déferlante qui l’inonde de partout !). Faut-il donc que dans de pareilles tragédies, ce soit toujours les plus démunis qui paient les premiers, et le prix fort ? À croire que Plaute, Bacon et Hobbes avaient raison : « Homo homini lupus », qu’un rien fait ressortir des bois où il se terrait, attendant l’occasion. Abolissez, ne fut-ce que l’espace d’un instant, les barrières érigées par le pouvoir et se déchire le mince habit de civilisation, tandis que revient le naturel, celui de notre ancêtre des cavernes qui tuait son semblable pour un quartier de viande à dévorer ou une compagne à enlever.
Face à ce retour en force de la plus primitive des formes de barbarie, Washington donne la pénible impression de ne savoir quoi faire. Pour s’en aller abattre le tyran Saddam Hussein, établir la loi et l’ordre yankees en pays mésopotamien, George W. Bush avait dû, dans une large mesure, dégarnir le front intérieur – forcément, puisque le concept d’armée de métier cher au général De Gaulle a fait son temps. C’est ainsi que 3 000 gardes nationaux de la Louisiane et 3 800 autres du Mississippi servent actuellement en Irak, soit 40 % du total des effectifs de ces deux États. De plus, il est permis de s’interroger sur l’efficacité des moyens dont dispose un département, celui de la Sécurité intérieure, conçu à l’origine pour faire face à la menace terroriste et non pas à « l’un des plus grands désastres naturels de la vie de notre pays », pour reprendre le mot du président lui-même. Dans un saisissant rappel dont l’histoire semble avoir le secret, il se trouve qu’il y a treize ans jour pour jour, Bush père était confronté à une situation presque similaire, quand il envoyait son armada aérienne faire le gendarme dans la zone d’exclusion irakienne alors que 250 000 Floridiens tentaient de résister à la folie du cyclone Andrew. D’où sans doute l’extrême sévérité des jugements portés ces derniers jours par la presse américaine sur les réactions de la Maison-Blanche et surtout sur un discours présidentiel, « venu trop tard et ressemblant à une liste d’emplettes de ménagère ». Des prises de position annonciatrices de ce qu’un éditorialiste appelle « l’orage après l’orage », inévitable sans doute tant, plus autiste que jamais, le chef de l’Exécutif s’obstine à refuser d’entendre parler de réchauffement climatique et d’effet de serre.
Oh certes, on peut faire confiance à l’Amérique ; elle saura se ressaisir – et de façon magistrale, ainsi qu’elle l’a presque toujours fait –, panser ses blessures, pousser son rocher vers les cimes qu’elle veut croire accessibles. Il faut seulement souhaiter que la leçon aura été retenue, à savoir qu’on ne néglige pas les besoins les plus vitaux au nom d’un quelconque impérium.
Entre-temps, elle aura, cette Amérique, et avec elle le monde, beaucoup tremblé.
Christian MERVILLE
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Un pays qui prétend aujourd’hui encore imposer sa conception...