Les propos du général Peter J. Shoomaker ne pouvaient tomber à un plus mauvais moment. Qu’a donc dit le chef d’état-major de l’armée à un journaliste de l’agence Associated Press ? Que le Pentagone se prépare à maintenir en Irak plus de 100 000 militaires pour une période de quatre ans, ou même plus, que les effectifs seront suffisants pour continuer à combattre les insurgés, mais qu’en tout état de cause, il convenait d’envisager toutes les possibilités, enfin qu’aujourd’hui, « nous avons entre dix-huit et vingt-quatre mois d’avance dans nos plans ». Rien de bien méchant en somme. Tout de même, ces petites phrases, prononcées à bord de l’avion qui ramenait le haut gradé de Kansas City où il venait de s’adresser à une réunion de vétérans, ont fait dans le landernau politique américain l’effet d’un séisme dont les effets dévastateurs ne sont pas près de s’apaiser. Et le tollé soulevé est à la mesure de la gravité de l’heure. Les pertes pour août ont été particulièrement élevées alors que la guerre vient d’entrer dans son trentième mois : 74 GI, contre 58 en juillet, mais 88 en mai, 127 en janvier, 141 en novembre 2004, 140 en avril… C’est précisément cette régularité dans les chiffres des morts qui inquiète le Congrès, et aussi le bilan total de l’engagement américain depuis le 19 mars 2003 : 1 873 tués, auxquels s’ajoutent 93 Tommies britanniques et 101 soldats de diverses autres nationalités. Il y a, tout aussi grave, le fait que ces chiffres n’englobent pas les blessés, dont le nombre est de près de 20 000. Ni les morts ou blessés irakiens du fait des attentats à la voiture piégée ou des tirs divers.
Pour une fois unis, démocrates et républicains sont montés au front – c’était bien leur tour … – pour juger que le responsable numéro un de la Grande Muette aurait mieux fait de garder le silence. « On aurait pu faire l’économie de ce mauvais message adressé aux Irakiens », a dit le sénateur du Michigan Carl Levin. « Nous ne savons plus à quoi nous en tenir avec cette Administration », a renchéri son collègue du Nebraska, Chuck Hagel, pourtant un membre bon teint du GOP. La veille, des prises de position aussi tranchées avaient été enregistrées à l’occasion d’un débat télévisé sur l’issue de la guerre, à l’heure où, imperturbable, le président continue de se prélasser au soleil de son ranch texan de Crawford. « Nous avons besoin, a affirmé le gouverneur du Nouveau-Mexique, Bill Richardson, soit d’une stratégie pour gagner, soit d’une stratégie de sortie. » Quant au même Hagel, il avait cité des faits et des chiffres pour conclure que « nous ne sommes pas en train de gagner » : deux ans et demi de présence armée, plus d’un tiers de trillion de dollars engloutis dans le gouffre mésopotamien, une production pétrolière qui tourne à moitié régime et bientôt un bilan des pertes qui atteindra 2 000 hommes. Implacable, il a asséné cette terrible constatation : « Notre présence a eu sur l’ensemble du Moyen-Orient un effet déstabilisateur qui ira en s’aggravant si nous demeurons sur place. » Il y a quelques semaines à peine, on nous parlait d’un début de désengagement dès le printemps prochain, a-t-il rappelé dans une évidente allusion à des déclarations faites à l’époque par les généraux John Abizaid et George Casey. Le premier, qui commande les troupes dans l’ensemble de la région, avait parlé du rappel de quelque 20 000 à 30 000 hommes, et le second, qui dirige les opérations en Irak même, avait laissé entendre que « si tout va bien, des réductions substantielles d’effectifs » pourraient intervenir bientôt.
Pour l’heure, on en est loin, d’autant plus que le général Peter Chiarelli, de la 1re division de cavalerie, ne veut apparemment pas se contenter de faire la guerre mais propose de participer aussi à l’effort de reconstruction. Une arme à chaque coin de rue, écrit-il en substance dans un article destiné à la Revue militaire, peut impressionner, mais ne représente qu’une solution à court terme. Pour lui, en tuant des « méchants », on ne fait qu’augmenter le nombre de ceux qui seront tôt ou tard tentés de rejoindre leurs rangs. Sa conclusion est d’une touchante naïveté : les « boys » doivent également contribuer à l’effort de retour à la vie normale et de démocratisation en cours. Au moment où l’on continue à buter sur des questions essentielles pour achever l’élaboration d’une Loi fondamentale acceptable par tous, un tel angélisme prête à peine à sourire.
Le 16 octobre 2003, alors que la guerre avait cinq ans, Donald Rumsfeld avait préparé à l’adresse de ses subordonnés une note qui n’avait pas tardé à être rendue publique. « Il est évident que, d’une façon ou d’une autre, la coalition pourra gagner en Afghanistan et en Irak, mais ce sera un long, très long combat », prévoyait-il alors. L’homme, capable par ailleurs de l’optimisme le plus béat, ne croyait pas si bien dire.
Christian MERVILLE
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