Le Liban vit aujourd’hui à l’heure de la résolution 1559. Il est donc important d’en comprendre certains tenants et aboutissants, pour tenter d’envisager lucidement notre avenir.
La résolution 1559 dans son volet « externe » stipule le retrait des forces étrangères du Liban. Il s’agissait principalement de l’armée syrienne et, officiellement, ce retrait a été accompli. Dans son volet « interne », elle implique en particulier le désarmement et le démantèlement de la branche armée du Hezbollah, des milices armées palestiniennes, le ramassage des armes dans les camps palestiniens et la prise de contrôle de ceux-ci par l’armée libanaise, ainsi que le déploiement de l’armée dans l’ensemble du Liban-Sud jusqu’à la frontière.
Il s’agit donc d’une opération complexe. Mais plus complexes encore sont les implications politiques et stratégiques de cette résolution, à savoir les enjeux aux plans local, régional et international.
Revenons d’abord à l’origine du problème. Après la défaite de juin 1967, le système des États arabes s’inscrivant dans l’orbite de Nasser s’effondrait, cependant que l’OLP, se libérant du joug égyptien, montait en puissance. Elle a commencé à partir du Sud à mener contre Israël des opérations auxquelles l’État libanais ne pouvait s’opposer : au plan interne, il était désuni et, au plan externe, il ne pouvait appeler à l’aide des États arabes devenus incapables de contrôler l’OLP. L’aggravation des tensions provoquait alors l’éclatement de l’État libanais à partir de 1975, cependant que les Palestiniens prenaient possession de la région sud et jusqu’à Beyrouth.
Lorsque Israël a chassé l’OLP du Liban en 1982, avant de s’en retirer progressivement, il a laissé un vide au Sud, qu’il fallait remplir. Et il fallait empêcher à tout prix le retour des Palestiniens. Or, l’État libanais était à l’époque faible et divisé, et Israël interdisait à l’armée syrienne de s’y déployer. La meilleure solution était donc une milice armée libanaise. La mise en place des groupes armés soutenus par la Syrie et l’Iran, qui allaient devenir le Hezbollah, est donc venue à point.
Ce rappel fait, nous pouvons maintenant définir les trois enjeux de la présence armée du Hezbollah. Premièrement, l’enjeu local consiste pour ce parti à remplacer l’État au Sud, ce qui jusqu’à présent arrangeait beaucoup de monde. D’une part, parce que cela restait légitime aux yeux de beaucoup de Libanais chiites, au vu de l’incapacité dont a fait preuve l’État depuis les années 60, et les défendre face aux Palestiniens et aux Israéliens. D’autre part, parce que cela permettait à l’État d’éluder provisoirement la question palestinienne. En effet, si l’armée venait à contrôler demain tous les camps palestiniens, le Liban, pour des raisons liées à l’opinion publique, serait obligé de prendre position concernant la reconnaissance d’une « quasi-implantation » des Palestiniens (permis de travail, droit de propriété, accès aux services et aux soins de base, documents d’état-civil et de voyage, etc.).
Deuxièmement, l’enjeu ou plutôt les enjeux régionaux. Menacer de désarmer le Hezbollah peut permettre à la communauté internationale d’exercer sur plusieurs protagonistes, de manière indirecte, de fortes pressions. D’abord, sur les Syriens. Le Hezbollah et la résistance armée au Sud ont longtemps servi de bras armé aux revendications syriennes sur le dossier de la paix et du Golan. Et tant que ce dossier demeurait bloqué, les Syriens restaient au Liban. Soutenir la lutte au Sud ne représentait donc que des bénéfices pour Damas. Même après le retrait du Liban, la présence armée du Hezbollah sert indirectement ses intérêts : de facto, cela empêche l’émergence d’un puissant pôle politique antisyrien susceptible de contrôler l’État libanais. Cela « neutralise » le jeu politique libanais, ce qui redonne aux Syriens une marge de manœuvre pour tenter d’empêcher que le Liban redevienne, comme avant 1975, une base de départ pour renverser leur régime. Désarmer le Hezbollah reviendrait donc à porter un coup dur à Damas, signalant un danger imminent. Donc, menacer de désarmer ce parti permettrait dans une négociation de « coincer » les Syriens.
Pour l’Iran, le Hezbollah a représenté longtemps durant un prolongement de la Révolution islamique. C’est pourquoi Téhéran a soutenu le parti de Dieu financièrement et idéologiquement. Mais il faut savoir que les gouvernants iraniens ont le choix entre deux options stratégiques : soit ils continuent à prôner l’exportation de la Révolution islamique dans le monde et tentent de se faire élire sur une base « dure », soit ils abandonnent la lutte idéologique internationale pour se consacrer à la réforme économique interne. C’est ou bien le beurre, ou bien le canon. Et il est clair qu’il y a une lutte politique interne dans laquelle beaucoup, à Téhéran, ont à perdre. Or, le désarmement éventuel du Hezbollah risquerait de faire pencher la balance dans un sens. Autrement dit, menacer de désarmer le parti de Dieu pourrait permettre d’influer sur la politique intérieure iranienne, ainsi que sur les choix extérieurs de ce pays.
Pour Israël, le Hezbollah est un adversaire idéologique et militaire. Mais le fait qu’il contrôle la présence palestinienne au Sud et empêche le retour à la situation d’avant-1982 n’est sans doute pas mauvais, alors que Tel-Aviv a déjà fort à faire en Cisjordanie et à Gaza. C’est pourquoi, jusqu’à récemment, les Israéliens n’ont jamais réellement tenté de réduire militairement le Hezb, à supposer qu’ils le puissent. Et c’est pourquoi ils ont cherché à contenir le conflit au Sud à travers les arrangements d’avril 1996. Enfin, pour les Palestiniens, le Hezbollah est, au-delà des apparences, un casse-tête. Il contrôle et entrave le moindre de leurs mouvements, du Sud jusqu’à Beyrouth. De plus, par sa présence armée, il empêche pour le moment l’implantation. Cela prive les Palestiniens du Liban d’une alternative locale au retour. Or, si l’Autorité ne parvient pas à obtenir l’implantation dans les pays arabes des membres de la diaspora, il ne lui sera pas possible de négocier un règlement définitif (malgré tous les accords), car sa population « réfugiée » se retrouverait lésée, sans aucun droit ni dans les pays arabes ni en Palestine. La boucle est bouclée, et un tel blocage convient peut-être à certains, dans le monde arabe et ailleurs.
Troisièmement enfin, l’enjeu ou les enjeux internationaux. D’une part, le Hezbollah est placé par les États-Unis sur la liste des organisations terroristes à combattre, en particulier depuis le 11 septembre 2001. Et, d’autre part, la communauté internationale semble placer le désarmement du parti de Dieu comme une condition de la stabilisation du Liban.
Le Hezbollah représente donc un nœud militaire, politique et stratégique. Cela alors même qu’il est également une formation politique jouissant d’une grande légitimité aux yeux des Libanais et notamment des chiites. Est-il facile de trancher ce nœud ? En pratique, nous avons deux possibilités pour appliquer le volet « interne » de la 1559. La première est la solution militaire rapide. La deuxième est la solution politique.
La solution militaire rapide peut être exécutée soit par les États-Unis, soit par Israël, soit par l’armée libanaise. Si cette solution est choisie, cela voudra dire que le dossier libanais doit être détaché de son contexte moyen-oriental, par la force s’il le faut. Mais le coût d’une telle option est très élevé et elle comporte de grands risques.
La solution politique pour désarmer le Hezbollah passerait par un accord entre les protagonistes ci-dessus cités, en plus des États-Unis, ainsi qu’un accord entre Libanais. Le problème est que cette solution suppose de mettre d’accord des acteurs dont les dossiers n’ont pas le même « timing ». Le Liban devra-t-il attendre d’autres développements, en particulier le retrait d’Israël de la bande de Gaza, ainsi que des évolutions en Irak et en Syrie ? Y aura-t-il encore une nouvelle secousse similaire à l’assassinat du président Hariri, qui brusquera les choses ? Difficile à prédire.
Entre-temps, la résolution 1559 remplit deux fonctions. D’abord, c’est une carte de pression à l’échelle du Moyen-Orient. En parallèle, le texte onusien a pratiquement remplacé l’armée syrienne comme « force de dissuasion » au Liban : si l’une des forces locales (quelle qu’elle soit) dépasse certaines limites, il pourrait y avoir une intervention militaire sous le couvert de la légalité internationale, afin de poursuivre les contrevenants. Cette menace peut maintenir une stabilité relative.
Mais alors, quel est l’avenir du Liban ? Dans ce Moyen-Orient en ébullition, nous devons espérer qu’il n’y aura plus lieu de faire la guerre au Liban, car la guerre y a déjà fait son œuvre, en « fédéralisant » à outrance le pays. Et les dernières élections sur base de la loi 2000 ont renforcé les divisions. Cet éclatement serait-il en fin de compte une manière de désarmer le Hezbollah, en privant la Résistance de légitimité nationale, dans un pays profondément divisé ? Il faut en tout cas espérer que ce désarmement, s’il doit intervenir, se fera pacifiquement.
Fouad KHOURY HÉLOU
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La résolution 1559 dans son volet « externe » stipule le retrait des forces étrangères du Liban. Il s’agissait principalement de l’armée syrienne et, officiellement, ce retrait a été accompli. Dans son volet « interne », elle implique en particulier le désarmement et le démantèlement de la branche armée du Hezbollah, des milices armées palestiniennes, le ramassage des armes dans les camps palestiniens et la prise de contrôle de ceux-ci par l’armée libanaise, ainsi que le déploiement de l’armée dans l’ensemble du Liban-Sud jusqu’à la frontière.
Il s’agit donc d’une opération complexe. Mais plus complexes encore...