«Au cours des dernières décennies de guerre, notre pays a été comme une maison sans portes ni fenêtres, et les possibilités d’espionnages étrangers y ont été plus importantes que partout ailleurs dans le monde. » Ce sombre constat, c’est le président afghan Hamid Karzaï qui le dressait hier ; mais il vaut tout aussi bien pour le nôtre de pays. Car au bout de longues années de guerre et au terme d’une mainmise syrienne jalonnée elle aussi de disparitions brutales, l’indépendance balbutiante manque toujours de portes, de fenêtres, de grilles protectrices. Théoriquement libre comme l’air, la maison libanaise est seulement ouverte à tous les vents.
Qui, pourquoi, quelles autres cibles vivant en sursis ? Dernier en date d’une série déjà scandaleusement longue, l’attentat criminel qui a failli emporter Élias Murr a ceci de particulier qu’il vient embrouiller encore une situation déjà des plus confuses. Cet attentat est en effet une anomalie de taille, dans un océan d’anormalité. Car le ministre de la Défense sortant n’est pas précisément une de ces personnalités qualifiées d’antisyriennes, telles celles systématiquement visées tout au long des derniers mois. C’est à l’ombre de la Syrie et sous le double parrainage de ses père et beau-père que Murr a entamé sa carrière politique ; et une fois parties les troupes syriennes, son clan n’est pas le seul à avoir opéré un spectaculaire rétablissement sans avoir jamais eu à renier ouvertement, pour autant, ses vieilles amitiés.
Aurait-on voulu sanctionner de la sorte cette étourdissante valse des étiquettes observée avant les dernières élections législatives, et qui n’a épargné ni les rangs de l’opposition ni ceux du camp loyaliste ? A-t-on cherché à punir Élias Murr d’avoir discrètement rencontré en Suisse Rafic Hariri, peu avant l’assassinat de l’ancien Premier ministre ; et en sait-il trop vraiment sur l’enquête relative à l’hécatombe du 14 février ? Le ministre, qui se savait menacé, est-il plutôt poursuivi par l’ire vengeresse de ce réseau intégriste qu’en sa qualité de ministre de l’Intérieur il démantela en 2004 à Majdel Anjar, tout près de la frontière syrienne, et dont l’un des membres mourut durant son interrogatoire ? Les tueurs, à supposer bien sûr qu’ils soient toujours les mêmes, joueraient-ils enfin la diversité pour dérouter encore plus les esprits, pour mieux répandre la panique ?
À la différence de celles qui l’ont précédée, l’agression d’hier, quelles qu’aient été ses motivations réelles, a initié par ailleurs un sensible rapprochement entre les protagonistes de la crise. C’est à l’unisson bien sûr, mais cela n’est guère chose nouvelle, que l’on a copieusement condamné, de toutes parts, le lâche attentat. Mais peu auront brandi cette fois les accusations d’usage contre ce qu’il est convenu d’appeler le système sécuritaire syro-libanais. Mieux encore, la bombe de Naccache paraît avoir accéléré la laborieuse gestation du nouveau gouvernement, comme le laissent croire les propos optimistes tenus par le Premier ministre désigné Fouad Siniora après son entrevue avec le président Émile Lahoud : tout se passant étrangement comme si les uns et les autres réalisaient soudain qu’ils voguaient, tout compte fait, sur la même galère.
Un gouvernement de vaste unité, bientôt ? Avant même qu’ait pointé la fumée blanche, il est devenu clair que la priorité absolue doit aller à tous ces incendies criminels menaçant la demeure libanaise. Aucun pays ne peut vivre sans de vigilants gardiens veillant loyalement à sa sécurité interne : et encore moins le Liban, dont d’aucuns s’acharnent à démontrer, même par les plus vils moyens, qu’il est non viable. Les réformes politiques et économiques, l’échelonnement de la dette nationale, la lutte contre la corruption, tout cela est évidemment de la plus haute importance. Mais c’est pour des vivants que l’on entreprend des réformes : pour des citoyens confiants que la bonne demi-douzaine de services étatiques chargés de la sécurité publique se vouent corps et âme à leur mission. Que les chefs de ces services n’ont aucune obédience politique, clanique, partisane ou sectaire. Que ces mêmes services œuvrent pour la même et légitime cause, laquelle ne peut plus être en aucun cas le culte servile de la domination étrangère . Qu’un organisme supérieur est bien là pour centraliser les renseignements recueillis par tous ces services et en tirer les conclusions qui s’imposent. Enfin et surtout, que cet appareil est soumis à l’autorité légale adéquate.
Là est le plus urgent ; là réside aussi le défi suprême qui attend une démocratie libanaise que nous voulons croire renaissante : à savoir l’instauration d’une sécurité qui, pour être de la plus grande rigueur, devra toutefois éviter les dérives passées. Laisser se désintégrer ces fameux services, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain. Et retomber dans les mêmes erreurs, c’est noyer le bébé dans les eaux glauques de l’arbitraire.
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Qui, pourquoi, quelles autres cibles vivant en sursis ? Dernier en date d’une série déjà scandaleusement longue, l’attentat criminel qui a failli emporter...