Elle est là, sous l’arbre, au bord de la route où personne ne passe. Au pays où rien ne se passe. Pas encore. La scène est vide. On répare le décor malmené par la neige. Les murs expirent une haleine glacée qui forme une brume sous le soleil. Les volets écaillés attendent sur les façades leur badigeon vert. Tout ici cherche à vous retenir, jusqu’aux genêts, ces lèvres au bout d’une tige. Ils lancent vers le ciel des centaines de baisers. Leur parfum jaune à cette saison vous grise. Les coquelicots percent, nonchalants et froissés dans la poussière des sentiers. Personne ne viendra les cueillir. Des papillons blancs leur parlent avec les ailes. Tout, ici, n’en peut plus de solitude. L’hiver est bien trop long.
Mais elle est là, sous l’arbre, comme si elle n’avait jamais quitté cette ombre. Dans la masse informe de ses vêtements, le noir a pris des nuances. Le fichu, déteint au sommet de la tête, vire au bleu. Les coudes de la veste en mauvais coton sont presque blancs. La jupe se confond avec le gris de la pierre. Elle regarde droit devant elle, la vieille dame. Elle est le paysage. Nul ne sait ce qu’elle voit. À ses pieds, des monticules d’abricots, fruits magiques d’un verger tout proche. Leurs joues racontent le parcours d’un soleil sucré. Du jaune pâle au rose pourpre, on sait de quel côté il s’est levé et duquel il se couche.
Sous l’arbre, la vieille dame en fichu, vêtue de tous les noirs, égrène un chapelet en noyaux d’olives. Elle prie pour les morts. Les morts très anciens de ses coudes blanchis, les morts pas très vieux de son foulard bleuâtre et les morts déjà gris de sa jupe de pierre. Ceux-là surtout sont ses confidents. Elle leur raconte les passants si rares sur cette route, et les journées entières qui s’écoulent sous le velours des abricots. Elle les confie à la vierge de la colline, aux saints qu’on peint sur les murs des églises, au Jésus en bois tout au fond de la nef. Ceux-là, comme ses morts, elle les évoque en souvenir. L’église, on ne l’y mène pas souvent. Les vivants, elle les voit vivre. Ils n’ont pas besoin d’elle, puisqu’ils sont vivants. Non, elle prie pour les morts la vieille dame. Elle est le paysage et la terre. Elle les garde en elle et les serre bien fort dans le chapelet qui s’écoule entre ses mains. Ils ne sont pas partis puisqu’elle les veille. À ses pieds, les abricots sont des journées qui passent et des soleils qui roulent. Elle n’attend rien. Elle s’est arrêtée là comme poussée par un éboulement. Dans son regard, la paix des âmes.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Elle est là, sous l’arbre, au bord de la route où personne ne passe. Au pays où rien ne se passe. Pas encore. La scène est vide. On répare le décor malmené par la neige. Les murs expirent une haleine glacée qui forme une brume sous le soleil. Les volets écaillés attendent sur les façades leur badigeon vert. Tout ici cherche à vous retenir, jusqu’aux genêts, ces lèvres au bout d’une tige. Ils lancent vers le ciel des centaines de baisers. Leur parfum jaune à cette saison vous grise. Les coquelicots percent, nonchalants et froissés dans la poussière des sentiers. Personne ne viendra les cueillir. Des papillons blancs leur parlent avec les ailes. Tout, ici, n’en peut plus de solitude. L’hiver est bien trop long.
Mais elle est là, sous l’arbre, comme si elle n’avait jamais quitté cette ombre. Dans la masse...