Qui a dit, il y a quelques années-lumière, plus exactement le 12 mai dernier : « On peut avoir une vie très remplie sans pour autant aller à Matignon » et qui se retrouve aujourd’hui à… Matignon ? S’il est vrai qu’il n’est pas donné à tout un chacun de choisir son destin, on peut dire que Dominique de Villepin, lui, a forgé le sien. En faveur de l’homme : un incontestable panache et une éloquence dont l’Américain Colin Powell, présent en cette journée du 14 février 2003, avait fait les frais quand il s’était agi d’obtenir l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies pour l’expédition irakienne. En sa défaveur : une fougue pas toujours de bon aloi, susceptible par moments de fausser son jugement. Ainsi, ses adversaires ne manquent pas, aujourd’hui encore, de rappeler qu’il fut l’inspirateur des malencontreuses élections anticipées de 1997 ayant débouché sur une cohabitation de cinq longues années avec Lionel Jospin que Jacques Chirac n’est pas près d’oublier.
Et c’est sur cet aristocrate, plus à l’aise dans les grands rendez-vous internationaux ou les salons littéraires que dans les marécages de la politique politicienne que vient de se porter le choix de Jacques Chirac…
Tout dans la tortueuse voie ayant mené à la consultation de dimanche dernier était faussé dès le départ. Car à y regarder de près, l’électeur a choisi de dire non tout autant aux mesures édictées par le gouvernement qu’à une construction européenne soupçonnée par les uns de favoriser un certain libéralisme à l’anglo-saxonne (et adieu donc, au nom de l’uniformisation des lois, à nombre d’acquis remontant pour certains à l’époque du Front commun) et par d’autres de préparer le lit d’une forme de « dumping social ».
Autant dire qu’il ne sera pas facile de combler le fossé qui n’a cessé, au fil des 37 mois écoulés, de se creuser entre un État accusé d’être de moins en moins Providence et une France se sentant de plus en plus happée vers le bas. « Nous allons accorder la priorité à l’emploi », annonçait hier après-midi Valérie Pécresse, porte-parole de l’UMP. Devancée par le Premier ministre sortant qui venait d’affirmer, touchant autosatisfecit : « Nous avons mis un dispositif pour l’emploi qui engage le pays dans une baisse significative du chômage. » Mais ce que le Français moyen attendait, c’est moins un changement de personnes que de politique. Aussi est-il en droit de penser que l’« impulsion nouvelle et forte » promise dès dimanche soir par le président de la République se trouve mal engagée. En tout cas, qu’on en a fait trop peu, trop tard. La flamboyance peut faire illusion quelque temps ; elle ne saurait tenir lieu de politique, même quand celle-ci est dirigée par un homme qui affirme volontiers être « né dans la crise » mais qui risque demain de se retrouver mouette tentant de voler bien maladroitement au-dessus d’une mer infestée de requins.
Cruel, Laurent Fabius avait cru bon l’autre jour de remuer le couteau dans la plaie en décrétant : « La faiblesse de Chirac ne doit pas devenir celle de la France. » Il est vrai que l’ancien lieutenant de Mitterrand se plaçait ainsi dans la perspective de 2007, quand sera venue l’heure de la présidentielle, et avant cela en première ligne du peloton chargé, au sein du Parti socialiste, d’abattre François Hollande. Car si la présidence de la République est parvenue jusqu’à présent à éviter la bataille dans les rangs de la droite – et le retour dès aujourd’hui de Nicolas Sarkozy, prêt, a-t-il dit, à assumer ses responsabilités et son devoir, le prouve –, il en va tout autrement dans le camp de la gauche, où le PC remonte dans les sondages. Est-ce le retour du temps des empoignades entre les partis, comme aux pires moments de la IVe République qui avaient débouché, le 13 mai 1958, sur l’ère de Gaulle ? Certains le craignent et croient bon d’en rajouter un brin en voyant dans leur pays l’homme malade de la nouvelle Europe. Fort heureusement, ils sont rares, même en ces heures sombres où la déprime menace.
L’électrochoc du 29 mai pourrait en définitive se révéler salutaire, joint aux potions que ne manqueront pas de préparer le bon docteur Sarkozy et son nouveau maître. Il y va de leur avenir pas si lointain, eux qui briguent la succession du présent locataire de l’Élysée. D’un autre côté, il est difficile de voir l’intégration européenne aller plus loin, plus vite, comme l’engagement en avait été pris jadis, tant paraît grand le désenchantement présent. Les europtimistes se consoleront en songeant qu’ailleurs, l’avenir ne s’annonce guère plus rose. Et qu’aujourd’hui, « ce vieux pays, ce vieux continent n’a pas peur », ainsi que le disait un certain ministre des Affaires étrangères qui avait nom Dominique de Villepin.
Christian MERVILLE
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