Cinq grandes signatures et un favori de la critique américaine. Gabriel García Márquez, Umberto Eco, Pierre Assouline, Frédéric Beigbeder, l’inoxydable Paulo Coelho et Khaled Hosseini ouvrent le bal estival. Il y en a pour tous les goûts et c’est ça qui est bon.
« Mémoires de mes putains tristes »,
de Gabriel García Márquez (Éd. Grasset)
Le grand Gabriel est de retour, trois ans après la publication de Vivre pour la raconter, le premier tome de ses mémoires en trois parties. Mémoires de mes putains tristes est remarquable et court (120 pages). García Márquez, ou plutôt son héros, est irrésistible : drôle, fou, magique et presque mort. Il s’agit d’un homme qui, l’année de ses quatre-vingt-dix ans, décide de s’offrir « une folle nuit d’amour avec une adolescente vierge ». Loin de toute apologie de la pédophilie, l’auteur, avec les mots simples qu’on lui connaît, s’embarque dans une incroyable mais vraie histoire d’amour avec une putain. Encore faut-il pouvoir la débusquer au milieu du chatoyant « réalisme magique » dont il détient, presque seul, le secret. C’est dommage : Mémoires de mes putains tristes se dévore en une heure. Trop court, le plaisir, monsieur Márquez.
Extrait : « Je me suis réveillé tôt sans savoir où j’étais. La petite dormait encore, sur le côté, en position fœtale. J’ai eu la vague impression de l’avoir sentie se lever dans le noir et d’avoir entendu la chasse d’eau, mais j’aurais aussi bien pu l’avoir rêvé. C’était nouveau pour moi. J’ignorais les artifices de la séduction car j’avais toujours choisi mes fiancées d’une nuit au hasard plus pour leur prix que pour leurs charmes, et nous faisions l’amour sans amour, la plupart du temps à demi vêtus, et toujours dans le noir pour nous imaginer plus beaux que nous ne l’étions. Cette nuit-là, j’ai découvert le plaisir invraisemblable de contempler le corps d’une femme endormie sans l’urgence du désir ni les inconvénients de la pudeur.»
« L’égoïste romantique »,
de Frédéric Beigbeder (Éd. Grasset)
Frédéric Beigbeder est exaspérant : ce qu’il écrit semble venir d’un écolier insolent qui mériterait une bonne paire de claques mais qui vient de rafler la meilleure note en rédaction. Il revient, cette fois-ci, sous la forme d’un « égoïste romantique ». Les « beigbederies » défilent en rafales : grossièretés entrelardées de citations de classiques de la littérature mondiale, « jet-setteries » à n’en plus finir, états d’âme branchés bref, le bouquet habituel. L’auteur veut à tout prix « vendre » que les bobos ont un cœur. Soit. Sa conscience ultralucide d’être un gros boulon du star-système tout autant qu’un outsider insolent fatigue et ravit en même temps. L’égoïste romantique serait-il, enfin, le comble de Frédéric Beigbeder ?
Extrait : « Je viens de passer une après-midi délicieuse à la prison pour femmes de Fleury-Mérogis. J’étais le seul mec au milieu de toutes ces captives ! À ma grande déception, aucune ne m’a violé et je fus rendu à ma liberté en fin de journée… J’imaginais qu’on allait me séquestrer, me prendre en otage, me contraindre à satisfaire les appétits de centaines de nymphomanes, me gang-banguer brusquement ! Au contraire, j’ai été accueilli avec la plus grande gentillesse par les animatrices de Radio Meuf (la radio interne de la maison d’arrêt). Aude, Nawel, Yousra, Gilda, Zabou et toutes les “lofteuses de Fleury”, dont j’ai oublié le prénom, merci pour ce moment d’évasion (si j’ose dire). Je vous jure de ne plus jamais dire que je suis prisonnier du système. Tant qu’on n’est pas enfermé dans une cellule de 6 mètre carrés, on ne sait pas ce que c’est que d’être prisonnier du système. »
« La mystérieuse flamme de la reine Loana »,
d’Umberto Eco (Éd. Grasset)
Revoilà Eco, l’homme de la science infuse, avec son cinquième roman depuis l’inoubliable Roman de la rose. La mystérieuse flamme de la reine Loana, titre d’une des aventures des héros de bande dessinée Raoul et Gaston, est un roman illustré de 480 pages qui raconte, avec la poésie ultrasavante et échevelée qu’on connaît à l’auteur, le double coma d’un Italien au cœur fragile. Un premier trou noir, dont il sort avec, pour unique mémoire, celle qui contient tout ce qu’il a lu, l’oblige à réapprendre son passé. Durant cette lente découverte, ponctuée d’un nombre extraordinaire de citations au millimètre carré, l’homme fait un malaise en retrouvant le prénom de son amour d’enfance, Lila. Il retombe dans un sommeil profond tout en continuant de penser, mais en citant moins des milliers de livres, ce qui repose un tant soit peu, il faut l’avouer. Comme on ne se refait pas, Umberto Eco est le même : toujours autant d’érudition, cette fois-ci illustrée, ce qui densifie d’autant plus le processus de création. Aux amateurs avertis. Et ceux qui connaissent l’Italie et qui ont vécu les affres du Duce et les bonheurs de la Résistance adoreront.
Extrait : « Je parcours un tunnel aux parois phosphorescentes. Je me hâte vers un point lointain, qui me paraît d’un gris invitant. C’est l’expérience de la mort ? D’après ce que l’on sait, celui qui l’a éprouvée et puis a fait marche arrière raconte exactement le contraire, on passe par un conduit obscur et vertigineux et on débouche dans un triomphe de lumière aveuglante. L’Hôtel des Trois Roses. Donc je ne suis pas mort, ou ceux-là ont menti. Je suis presque à la sortie du tunnel ; s’insinuent les vapeurs qui s’accumulent au-delà. En elles je me délecte, et presque sans m’en apercevoir je transite dans un fragile tissu de fumées qui flottent. C’est le brouillard : non lu, non raconté par les autres, du vrai brouillard, et moi je suis dedans. Je suis revenu. »
« Le Zahir »,
de Paulo Coelho (Éd. Flammarion)
L’anneau de papier promotionnel qui entoure le dixième roman de l’auteur brésilien Paulo Coelho est à lui seul tout un programme : « Jamais on n’est allé aussi loin par amour ». Ou quand Barbara Cartland pense. Pour dire deux mots quand même de ce nouveau manuel de prêt-à-penser et à servir aux cocktails mondains, «zahir» est un mot arabe qui signifie «visible», le protagoniste est un écrivain célèbre (tiens, tiens) dont la femme aimée disparaît brutalement et qu’il va chercher inlassablement au point de s’oublier dans cette quête. C’est à peu près le même phénomène qu’avec Beigbeder, sauf que la démangeaison de la paire de claques est plus larvée, parce que père Paulo Coelho, toujours prêt à divulguer sa bonne parole, évite consciencieusement les rives mondaines pour planter son bâton de pèlerin dans la nature, label de naturel (sic). Tout est très simple chez Paulo Coelho.
Extrait : « Je ne sais pas pourquoi je veux tellement rencontrer Esther, puisque mon amour pour elle illumine désormais ma vie, m’apprend des choses nouvelles, et que cela me suffit. Mais je me rappelle ce qu’a dit Mikhail – “l’histoire doit être terminée” – et je décide d’aller plus loin. Je sais que je vais découvrir le moment où la glace de notre mariage s’est brisée, et où nous avons continué à marcher dans l’eau froide, comme si rien ne s’était passé. Je sais que je vais le découvrir avant d’arriver dans ce village, pour clore un cycle, ou pour le prolonger. L’article ! Esther serait-elle devenue le zahir, m’empêchant de me concentrer ? Pas du tout : quand je dois faire quelque chose d’urgent, qui exige de l’énergie créatrice, c’est cela mon processus de travail ; j’atteins presque l’hystérie, je décide de renoncer, et alors le texte se manifeste. »
« Lutetia »,
de Pierre Assouline (Éd. Gallimard)
La Seconde Guerre mondiale est aussi au rendez-vous du quatrième roman de Pierre Assouline, Lutetia, le nom de l’unique palace de la rive gauche parisienne. Avec l’écriture policée et l’érudition – encore un – que l’on connaît au rédacteur en chef de Lire, le lecteur suit son ombre Édouard Kiefer, ancien des renseignements généraux, témoin des années-clés du conflit et tapi dans les magnifiques couloirs de l’hôtel. Un récit d’espionnage qui a le triste avantage d’être plus reportage que fiction, avec des descriptions de maître des hommes de l’ombre, qu’ils soient nazis, résistants ou collabos, et des rapports de situations (arrestations, filatures) mais surtout de conversations qui, souvent, donnent froid au dos. Un très beau document, rendu plus digeste sous la forme du roman.
Extrait : « L’année s’acheva beaucoup plus tristement qu’elle n’avait commencé. Tristement, c’est le mot. Impossible de ne pas penser aux Français qui souffraient du froid et de la fin. Plus que jamais. Si l’Europe était bien devenue une prison, si la France était une prison à l’intérieur de cette prison, nul n’aurait cru que l’hôtel avait pu devenir la prison des Français qui y travaillaient. Une prison dorée. Malgré mon habitude de ne jamais quitter Lutetia, j’y éprouvais depuis peu un étrange sentiment d’incarcération. Mais je me serais bien gardé de l’exprimer tout haut. Ce qui m’en empêchait ? Un sursaut de pudeur imposé par la présence obsédante du Cherche-Midi. Une prison militaire sinistre, comme toutes les prisons. Sauf qu’on y élevait des cochons dans la cour et que les détenus pouvaient entendre les bruits des rues de Paris. À défaut d’y participer, ils pouvaient écouter la vie. »
« Les cerfs-volants de Kaboul »,
de Khaled Hosseini (Éd. Belfond)
Le dernier roman de cette sélection, Les cerfs-volants de Kaboul, est la coqueluche de la critique américaine démocrate. Et pour cause : son auteur, Khaled Hosseini, qui signe ici son premier ouvrage, est afghan et fils de diplomate exilé aux États-Unis depuis 1980. Il raconte une histoire triste, comme celle de l’Afghanistan : deux jeunes garçons, que le statut social sépare radicalement, sont très amis. Le plus riche des deux regarde, pétrifié mais trop fragile pour réagir, son frère de lait se faire humilier. Réfugié aux États-Unis, il reçoit, des années plus tard, un coup de fil de Kaboul qui lui donne une chance de laver sa lâcheté. Les retrouvailles avec l’Afghanistan se renouent sur fond de dictature talibane. Un récit poignant, à lire bien sûr.
Extrait : « Devant ces témoignages, je compris que j’avais été en grande partie modelé par mon père et la manière dont il avait marqué ces gens. Toute ma vie, j’avais été “le fils de baba”. Mais à présent qu’il avait disparu, qu’il n’était plus là pour me guider, il me fallait avancer seul. Cette pensée me terrifiait. Plus tôt ce jour-là, dans la section du cimetière attribuée aux musulmans, j’avais assisté à la mise en terre de baba. Le mollah et un autre homme s’étaient querellés au sujet de l’“ayat” du Coran qu’il convenait de réciter devant sa tombe, et l’affaire aurait pu dégénérer si le général ne s’était interposé. Finalement, le mollah avait choisi un “ayat” qu’il avait déclamé en jetant des regards noirs au deuxième type. Je les avais observés déverser la première pelletée de terre dans le trou, avant de m’éloigner jusqu’à l’autre bout du cimetière, où je m’étais assis à l’ombre d’un érable. »
Diala GEMAYEL
Ces livres sont disponibles à la librairie el-Bourj.
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