Par Mai YAMANI*
Une vague démocratique semble balayer tout le monde arabe. Même les monarchies traditionnelles et les Émirats changent dans son sillage. Le Koweït autorise maintenant le vote des femmes, le Qatar s’est lancé dans un programme de réformes ambitieux, Bahreïn montre une grande tolérance à l’égard des manifestations de masse et les EAU permettent un semblant de liberté de la presse. L’Arabie saoudite cependant continue à se montrer soucieuse de tout changement et reste de ce fait un énorme obstacle immuable bloquant la réforme de toute la région.
Bien que la famille saoudienne régnante, les al-Saoud, doive faire face à une énorme pression pour suivre l’exemple de ses voisins, la résistance intérieure à cette évolution reste très forte. Les al-Saoud ont donc maintenant deux visages : regardant dans une direction, la famille royale encourage les réformateurs intérieurs à s’exprimer et regardant dans la direction opposée, elle les enferme quand ils le font.
Le 15 mai, lors d’un procès à huis clos sans aucune représentation légale pour les accusés, trois leaders réformateurs, Ali el-Dumaini, journaliste et poète célèbre, et les universitaires Abdullah el-Hamid et Matruk el-Falih, ont été jugés coupables et condamnés à des peines de prison allant de six à neuf ans. Leur crime fut d’avoir appelé à une monarchie constitutionnelle. Le verdict officiel établit qu’ils ont menacé l’unité nationale, défié le pouvoir en place et incité l’opinion publique à se rebeller contre l’État à l’aide d’une terminologie « étrangère », c’est-à-dire occidentale.
Peu de temps après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, ces réformateurs libéraux accompagnés de 160 autres professionnels avaient écrit et signé une pétition remise au prince héritier Abdallah exigeant la mise en place de réformes. La pétition appelait la monarchie à œuvrer dans le cadre des limites constitutionnelles et réclamait un pouvoir judiciaire indépendant.
Les réformateurs sont convaincus que ces réformes sont le seul moyen pour l’Arabie saoudite de survivre à la menace de la violence, de l’instabilité et de l’éclatement de la nation qui menace à l’horizon. Seule une Constitution, disent-ils, peut restaurer la légitimité dont a tant besoin le système politique, largement perçu comme profondément corrompu et incompétent.
Le prince héritier Abdallah, qui règne de fait sur l’Arabie saoudite à la place de son demi-frère le roi Fahd, frappé d’incapacité, aime à se montrer comme le défenseur des réformes. Il a reçu ces propositions chaleureusement en janvier 2003.
Mais son demi-frère et rival, plus puissant que lui, le prince Nayef, ministre de l’Intérieur, a ordonné les arrestations, le jugement et l’emprisonnement de 13 réformateurs en mars 2004. Le prince héritier Abdallah ne s’y est pas le moins du monde opposé, abandonnant l’ordre du jour des réformes politiques qu’il avait initié dans un enfer politique. Pour maintenir un pouvoir absolu et réduire la colère publique, les princes saoudiens, menés par le prince Nayef, ont demandé aux réformateurs de signer un accord stipulant qu’ils ne demanderaient plus jamais aucune réforme. Le prince Nayef a banni le mot « réforme » de tout discours public parce qu’il suggère qu’il y a quelque chose qui cloche dans le système : il lui préfère le terme de « développement ».
Des treize réformateurs qui furent arrêtés, dix se sont soumis à cette exigence mais les trois restants ont refusé et en ont payé le prix. Ils sont restés emprisonnés à Ryad sans aucune représentation légale jusqu’au verdict final. Ceux qui s’y sont soumis se sont vu confisquer leur passeport, ont perdu leur emploi et se voient interdits de parole auprès de la presse.
Du fait des pressions régionales et internationales, la famille saoudienne régnante a construit un village Potemkine de réformes tout en gardant le pouvoir absolu sur tous les développements politiques. Au début de cette année, ils ont mis en place des élections municipales partielles, qu’ils ont fortement régulées, sans permettre l’expression d’opinions indépendantes pouvant influencer la tenue et le déroulement de ces élections. Toute la population féminine a été exclue du vote et seul un quart de la population masculine fut autorisé à voter. Il n’est donc pas surprenant que les wahhabites aient remporté les élections.
La famille royale doit faire face à deux menaces : celle de la violence islamiste et celle des réformateurs libéraux. Ils ont clairement montré qu’ils craignent les réformateurs bien plus que la violence islamiste.
Les princes pensent peut-être qu’il est plus facile de tuer des criminels « terroristes » que d’écraser les exigences de justice sociale. En effet, l’assassinat d’islamistes violents et de membres d’el-Qaëda est salué par la communauté internationale, particulièrement aux États-Unis, comme un succès dans « la guerre contre le terrorisme ». Tandis qu’ils pourchassent et assassinent leurs violents extrémistes de l’intérieur, ils resserrent aussi, discrètement, le nœud coulant au cou de ceux qui veulent des réformes modérées. La répression des réformateurs libéraux ne se fait pas remarquer dans le reste du monde, et le silence de l’Amérique est particulièrement remarquable.
Ce silence est essentiel pour les princes, car le soutien des États-Unis est ce qu’ils recherchent le plus. Vu l’état de fait en Arabie saoudite, le gouvernement américain ne possède aucun allié crédible capable de faire évoluer de l’intérieur le régime en place. Ainsi, contrairement à l’Ukraine, la Géorgie, le Kirghizistan et le Liban, il ne fait rien pour encourager l’opposition populaire. Tant que le régime saoudien répond aux besoins pétroliers de l’Amérique et s’attaque aux islamistes radicaux, il bénéficiera du soutien et du silence des États-Unis, et de ce fait de leur approbation tacite.
Mais jouer aux aveugles est une erreur, pour l’Amérique et les Saoudiens. Ceux qui rendent impossibles les révolutions tranquilles créent les conditions d’une inévitable révolution violente. Les réformateurs libéraux emprisonnés auraient pu créer les conditions d’une transition pacifique vers une Arabie saoudite réformée. En les emprisonnant, le régime montre clairement que la violence est le seul chemin qui reste à ceux qui veulent que les choses changent.
*Mai Yamani, chercheur à Chatham House, le Royal Institute of International Affairs de Londres, est l’auteur de « Cradle of Islam » (Le Berceau de l’Islam) récemment publié.
© Project Syndicate 2005. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.
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