Ce député du bloc Berry est catégorique autant que sarcastique : «On n’est pas, ricane-t-il, dans un long métrage américain à suspense, où Zorro arrive juste à temps pour sauver la veuve et l’orphelin, comme dit la chanson. Il n’y aura pas de coup de théâtre : c’est la 2000 et rien d’autre. »
Pourquoi ? « Tout simplement, explique-t-il, parce que le temps matériel manque pour changer de texte, les délais dévolus à la Chambre ayant expiré. » Bien entendu, ce parlementaire s’en réjouit. Car, à son avis, le caza est en quelque sorte dangereux, car il provoque de trop vives polémiques. Sans compter qu’il enfreint les préceptes de Taëf. Qui recommandent le mohafazat.
Cet argument-clé des loyalistes paraît bien étrange. Car rien n’est plus éloigné de Taëf que le code bâtard de l’an 2000. Qui lie, par exemple, deux mohafazats du Sud en un seul, rattache Jezzine à Nabatiyeh ou Bécharré à Denniyé. Sans parler du fait que si l’on veut se référer à Taëf, il ne faut pas oublier qu’il avait prévu que l’on doublerait, au moins, le nombre des mohafazats avant d’en faire des circonscriptions. C’est-à-dire qu’on s’éloignerait de la grande circonscription au profit de la moyenne. Or pendant les trois éditions de 92, de 96 et de 2000, organisées sous des lois distinctes, toutes édictées par Damas, jamais l’on ne s’est soucié de Taëf.
Toujours est-il que, battus sur tant d’autres fronts, les loyalistes, persuadés qu’il n’y aura plus de retournement de situation, triomphent sur le plan de la loi électorale. Leur stratégie semble en effet avoir porté ses fruits. Comme on sait, ils avaient commencé, avec le concours du vigilant mais peu diligent Omar Karamé, par gaspiller à profusion un temps qui était déjà compté. Gagnant de la sorte sept pleines semaines. Le projet Frangié dit du caza a donc été gelé. Puis le gouvernement Mikati a pris la tangente, a biaisé, sans soutenir le texte. En aggravant la confusion par une proposition hérétique de former avec le Parlement une commission d’étude mixte, au mépris du principe de la séparation des pouvoirs. Enfin, le numéro final a été assuré avec un rare brio par Nabih Berry, qui s’est inscrit aux abonnés absents, pour s’abstenir de réunir la Chambre en vue d’un débat décisif in extremis, avant que le corps électoral ne soit convoqué.
Le camp loyaliste, qui n’a pu réaliser son souhait initial de voir les élections reportées de plusieurs mois, obtient finalement encore mieux avec la loi 2000 dite des parachutages, des bulldozers et autres bus. Cela avec la complicité involontaire, boomerang en quelque sorte, aussi bien des grandes puissances et de l’Onu que de l’opposition locale, qui ont exigé le respect de la priorité des délais réglementaires.
Ralliements dans l’opposition
En fait, il faut le répéter, certains opposants ont composé se ralliant en coulisses à la loi 2000. À condition que les élections commencent bien le 29. Ce qui a beaucoup aidé Berry. L’un des pôles opposants incriminés se justifie en soutenant que le dossier libanais se trouvant désormais internationalisé, il a fallu en passer par les recommandations conjuguées de l’Onu, des États-Unis, de l’Europe et de la France en faveur de la priorité-délais. Qui prend dès lors le pas, selon cette personnalité, au détriment de la teneur du code électoral. Dont les capitales ne se sont pas trop souciées, se contentant d’indiquer qu’il faudrait une formule satisfaisant la plupart des forces politiques vives de ce pays.
En fait, les chancelleries ont sans doute été un peu prises de court. Ce n’est en effet qu’au tout dernier moment que le camp loyaliste prosyrien, dont les lahoudistes s’excluent sur ce plan, a sorti de sa manche la loi 2000, dite encore loi Ghazi Kanaan. En misant, fort habilement, sur l’attrait qu’elle exerce du côté des joumblattistes et des haririens, grands vainqueurs avec Berry de la précédente édition. Et qui, de fait, ont tout d’abord paru marcher dans la combine, comme on dit familièrement. Pour se raviser, au nom de l’unité de l’opposition. Mais un peu tard.
Ainsi, Berry peut raisonnablement espérer se retrouver encore une fois à la tête d’un bloc parlementaire massif. Alors que le caza, fractionneur par définition, aurait sans nul doute réduit fortement son champ d’influence. En permettant par contre à l’opposition, en tant que front, de remporter une confortable majorité de sièges à la Chambre. Car elle dispose, au niveau de la petite circonscription, d’un large éventail de candidats fils du terroir, fort prisés dans leurs régions. Bien connus de leurs électeurs. Et dont la popularité se manifeste à travers les meetings réussis qui se sont déroulés partout, même dans la Békaa ou au Nord, après le départ des Syriens. Des regroupements organisés par le courant haririen, mais aussi par les FL ou les aounistes, qui ont ouvert des permanences à Tripoli, au Akkar et dans certaines bourgades. Alors que, comme le patriarche Sfeir ne cesse de le souligner, la grande circonscription ouvre la voie au parachutage de parfaits inconnus, uniquement tributaires du bon vouloir du chef de liste qui les a choisis.
Le patriarche, on le sait, a rejeté les tentatives de l’amadouer. En lui proposant, pour qu’il accepte la loi 2000 d’arranger le cas de Jezzine, de Bécharré et d’Achrafieh. En incluant Sethrida Geagea dans la liste dite officielle au Nord et Simon Karam dans la liste Amal-Hezbollah au Sud. Tandis que Saad Hariri tiendrait compte de l’avis de Bkerké pour ce qui est de la représentation maronite à Beyrouth. Le prélat a riposté que sa position ne prête pas à marchandage. Qu’il ne parle pas de partage au profit d’éléments déterminés, mais d’élections justes, loin des bulldozers. Pour que l’électeur puisse vraiment exprimer sa libre volonté. Ce qui n’est possible qu’à travers l’adoption de la petite circonscription, entendre en l’occurrence le caza.
Les opposants proches de Bkerké s’indignent qu’on puisse l’accuser d’attiser les pulsions confessionnalistes. En soulignant que ses positions sont toujours d’inspiration purement nationale. Qu’elles découlent des constantes premières comme la coexistence, l’indépendance et la souveraineté bien comprises. Ces sources précisent que, depuis 1992, le patriarche n’a cessé de militer pour une loi électorale équitable, égalitaire, bien équilibrée.
Quoi qu’il en soit, maintenant que les jeux semblent faits, il faut voir comment en pratique vont se tisser les alliances. Surtout après le retour de Aoun.
Philippe ABI-AKL
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