Années quatre-vingt-dix. La poudre de perlimpinpin venait à peine de prendre la relève de la poudre à canon. Phénomène inédit, à la période du Ramadan, des tentes étaient dressées un peu partout dans la ville, restaurants provisoires ouverts en permanence, le temps d’un parcours de la lune. On y servait pour la première fois ces petits plats de grand-mère que dédaignent les restaurants classiques tenus à l’éternel mezzé-grillades. Au dessert, confitures et fruits confits, crèmes amidonnées parfumées d’eau de fleurs, soupe d’abricots aux fruits secs. Dans les grands braseros, le café se concentrait dans des cafetières de tailles dégressives dont la dernière ne gardait plus que l’esprit du breuvage. Des troupes en tarbouche chauffaient la salle, avec force tambourins et longs chants du fond des âges, avant l’arrivée de la danseuse au nombril hypnotique. Chrétiens et musulmans affluaient vers ces fêtes éphémères, partageant dans le lourd parfum des pipes à eau les saveurs et les sons de leurs traditions communes. Peut-être la réconciliation avait-elle commencé là, autour d’un repas, dans ces lieux éphémères que l’on déplie pour un temps et puis qui disparaissent comme un mirage, absorbés par le lieu où ils ont été plantés. Longtemps après qu’on a décroché les voilages, les gens continuaient à indiquer leur emplacement comme un repère réel : « à côté de la tente du Ramadan ». Il est des souvenirs auxquels on peine à renoncer !
Le campement de « la vérité », ce lieu mythique de la place des Martyrs, va être incessamment démantelé. Dans ces tentes bleues et blanches, une poignée d’irréductibles avait décidé de camper, en pleine ville et à même le bitume, jusqu’à ce que la vérité soit faite sur le meurtre de Rafic Hariri et de ses compagnons. Près de soixante-dix jours et autant de nuits, dans cet espace démesuré et vide, battu par le vent de la mer toute proche, avec, les premiers temps, rien que le flambeau du monument de Mazacurati pour croire se réchauffer. Il y eut les pionniers, portés le lendemain par la foule immense des manifestants. Les gens passaient avec leurs drapeaux, chantaient et criaient, d’abord leur tristesse, puis leur révolte, et certains restaient. Le campement s’est organisé. Il a pris la forme d’une villégiature à vocation révolutionnaire. Ici on distribuait des pins et là des bracelets aux couleurs de la vérité. Ailleurs on distribuait des sandwiches et des boissons à l’intention des résistants. La Croix-Rouge avait sa propre permanence. La nuit, les campeurs de tous les horizons politiques ouvraient le débat, crevaient les vieux abcès, en venaient parfois aux mains ? Ce sont choses dont on ne parle pas quand on résiste pour une même cause. Des modérateurs apaisaient les esprits échauffés : un silence malsain s’était trop vite imposé après la guerre. Les non-dits pesaient encore à l’estomac. Et seul ce non-lieu fédérateur de la tente pouvait servir d’exutoire aux vieilles rancunes. Ils ont veillé les morts dans leurs sépultures toutes proches, prié toutes les prières, célébré le déferlement populaire chaque matin de « manif », organisé les tribunes des orateurs, clamé à la face du monde notre soif de liberté et de vérité. Ils nous manqueront, nos campeurs, et même disparu, l’espace du campement ressemblera à ces Annapurna mythiques où certains vont jusqu’au sacrifice pour planter un drapeau. Même repliées, nous croirons toujours les voir, ces tentes où la vérité et la liberté, clamées le jour, se travaillaient en profondeur dans le secret de la nuit.
Je reconnais que le lien est incongru entre les tentes du Ramadan et celles de la Liberté. Il n’en demeure pas moins que ces lieux nomades échappent à la sclérose de la pierre et aux rigidités mentales que les constructions « en dur » abritent. Voilà qui les rend propices à la fête, à la réconciliation et à l’infini du rêve.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats