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Actualités - Opinion

Impression Regarde ! Un chat traverse la rue…

C’était sur le plateau de Marcel Ghanem, l’une des premières émissions consacrées aux prisonniers libanais en Syrie. Pendant des années, un pronom imbécile, « on » officiel et ligneux, avait occulté la présence de détenus libanais dans les prisons syriennes. La formule consacrée était : «Il n’existe pas de Libanais dans les prisons syriennes.» À lire dans tous les sens : «Les prisonniers libanais n’existent pas dans les prisons syriennes» ou encore «Les prisonniers libanais en Syrie n’existent pas»… n’existent plus ? Une caricature cynique, en intermède, montrait des parents venus réclamer des nouvelles de leurs enfants à l’un des maillons honteux de cette chaîne du silence. Imperturbable, celui-ci répondait: «Ils sont chez notre seigneur». Lequel? Les témoins invités à l’émission sont des vétérans des cachots de Mazzé. L’un d’eux racontait comment, dans le bus du retour, il s’était écrié de chœur avec ses compagnons d’infortune, à la vue d’un chat qui traversait la rue: «Regarde!». Vision inouïe de ce chat qui traverse la rue, tranquille et confiant. Le chat, forme vive de la chaleur et du bien-être, du confort ronronnant dans un coin de la cuisine, des lézardages douillets au soleil de l’été, des premières tendresses de l’enfance. Le chat, libre ennemi des rats qui grouillent dans les suintements malsains des cellules souterraines, animal solaire contre les bêtes de l’ombre. Quel miracle, quelle obstination de l’amour, quel fait du prince ont permis à ces hommes de revoir le jour alors que d’autres attendent encore leur droit à l’existence? Mais ils sont là, après les tortures et les humiliations et les années pour rien à ne rien faire d’autre que subir. Ils sont là étrangers à leur passé, intimidés par l’avenir, marqués dans leur chair, dépouillés de leur identité. Silhouettes qui tentent de rattacher le présent avec le passé, nœuds fragiles, ficelles trop courtes, quand l’absence a tout rongé de sa corrosion. Comment retrouver sa place protectrice auprès des enfants quand les mères ont pris le relais, retrouver du travail avec un corps brisé, vivre quand on vous a donné pour mort, exister quand on vous a déclaré inexistant? Un chat traverse la rue et c’est un signe de gloire, cette évidence de la vie qui reprend ses droits. La nuit, les familles portent des portraits d’adolescents bien sages, des hommes désormais, que l’on casse loin de là. Elles se réunissent sur la place à la lueur des bougies, incandescences ténues d’un espoir qui refuse d’abdiquer. Bientôt on appellera un chat, un chat. Et qu’un chat traverse la rue pour le bonheur des hommes libres, certains feraient bien de cracher trois fois en se tapant la fesse. Fifi Abou Dib

C’était sur le plateau de Marcel Ghanem, l’une des premières émissions consacrées aux prisonniers libanais en Syrie. Pendant des années, un pronom imbécile, « on » officiel et ligneux, avait occulté la présence de détenus libanais dans les prisons syriennes. La formule consacrée était : «Il n’existe pas de Libanais dans les prisons syriennes.» À lire dans tous les sens : «Les prisonniers libanais n’existent pas dans les prisons syriennes» ou encore «Les prisonniers libanais en Syrie n’existent pas»… n’existent plus ? Une caricature cynique, en intermède, montrait des parents venus réclamer des nouvelles de leurs enfants à l’un des maillons honteux de cette chaîne du silence. Imperturbable, celui-ci répondait: «Ils sont chez notre seigneur». Lequel?
Les témoins invités à l’émission sont...