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Commentaire Grandeur et décadence de la méritocratie

par Ralf DAHRENDORF* Méritocratie : un mot plein de promesses. C’est le règne du mérite individuel, au sens des résultats scolaires et universitaires, fruits du talent et de la formation. On le mesure grâce à des diplômes et des classements : A, B, C, D, ou premier, deuxième, troisième. Comment ne pas être favorable à un tel système, sans aucun doute préférable à la ploutocratie – gouvernement des plus fortunés –, à la gérontocratie – domination des vieillards –, ou même à l’aristocratie, où le statut dépend de titres et de biens hérités ? La méritocratie semble donc positive, du moins à première vue. Pourtant, à y regarder de plus près, les choses ne sont pas si simples. Pour beaucoup, la France a longtemps été la parfaite illustration de la méritocratie. Pour accéder aux hautes sphères de la fonction publique et de la magistrature, mais aussi de la politique, des affaires et des universités, il fallait sortir des célèbres grandes écoles. Beaucoup d’heureux élus se soumettaient ensuite à une formation exigeante pour devenir inspecteurs de finance. Pourtant, l’estime de la population pour les élites françaises n’est plus ce qu’elle était. Il est évident que les dirigeants français n’échappent pas à la corruption. Les rapports délicats entre argent et politique ont donné lieu ces dernières années à plusieurs scandales très médiatisés. Les dirigeants extrêmement instruits ne semblent donc plus nécessairement capables de diriger le pays plus efficacement et plus honnêtement que d’autres. La bureaucratie japonaise, qui utilise des critères de sélection semblables, est elle aussi confrontée aujourd’hui à l’antipathie du public. De fait, on lui impute souvent le manque de souplesse et la stagnation chronique du pays. Au Royaume-Uni, le gouvernement qui brigue un troisième mandat s’est prononcé plus d’une fois en faveur de la méritocratie. Le chancelier Gordon Brown, héritier présomptif de Tony Blair, en est particulièrement partisan. C’est pourtant un sociologue britannique (membre du Parti travailliste), Michael Young, qui a écrit il y a 40 ans un ouvrage très controversé intitulé The Rise of the Meritocracy. Ce n’était pas une description du chemin vers la terre promise, mais au contraire une fresque quasi orwellienne. La méritocratie ou le « 1984 » de Young. Deux questions majeures soulevées par Young sont toujours d’actualité. D’abord, si le pouvoir et le statut passent par la réussite universitaire, qu’en est-il de ceux qui ne vont pas à l’université ? Quel est le sort réservé à 50 % de la population dans un monde méritocratique ? Selon Young, ils sont condamnés à des emplois inférieurs, sans aucune chance d’occuper une position éminente ou même un poste à responsabilité. Ceux qui ont un certain talent forment la corporation des plombiers, maçons et autres travailleurs qualifiés. Ceux qui n’arrivent même pas à ce niveau demeurent des ouvriers non qualifiés. La situation morose dépeinte par Young ressemble étrangement à celle que nous connaissons aujourd’hui. À l’élite méritocratique s’oppose une classe d’exclus. Les immigrés, en particulier, ne bénéficient pas de l’égalité des chances suggérée par le mot « mérite ». De nos jours, la méritocratie semble n’être qu’une autre expression des inégalités qui caractérisent toutes les sociétés. C’est peut-être même l’un des systèmes les plus cruels, car ceux qui ne réussissent pas ne peuvent accuser ni la malchance ni l’injustice. Ils ne peuvent que conclure à un échec personnel. À cela s’ajoute une autre particularité décrite par Young : une fois qu’ils ont acquis un certain statut, les enfants de la méritocratie ferment les portes derrière eux, comme tout groupe au pouvoir. Ils veulent tout avoir, non seulement le pouvoir et l’argent, mais aussi la possibilité de choisir les nouveaux venus. Young avance donc que, tôt ou tard, les élites du mérite se ferment : elles font en sorte que leurs enfants aient de meilleures chances que ceux des catégories inférieures. Comme toute élite, une fois établies, elles font tout leur possible pour maintenir le statu quo. Nul besoin de suivre le raisonnement de Young jusqu’à la révolution. Cependant, un certain scepticisme est de mise face aux principes d’une méritocratie fondée exclusivement sur le succès universitaire. Une telle société ne répond en effet pas à nos exigences de respect et d’équité, et ne permet pas de prendre de bonnes décisions. Mieux vaut garder à l’esprit qu’un bon dirigeant a besoin de beaucoup de qualités autres qu’un diplôme avec mention. Quant aux institutions, on ne peut accepter qu’elles utilisent un critère de sélection unique. La diversité, plus que le mérite, garantit l’ouverture, véritable signe distinctif d’une société libérale. *Ralf Dahrendorf, auteur de nombreux ouvrages reconnus, ancien commissaire européen pour l’Allemagne, est membre de la Chambre des lords britannique. Il a dirigé la London School of Economics et le St Antony’s College d’Oxford. © Project Syndicate/Institute for Human Sciences. Traduit de l’anglais par Emmanuelle Fabre.
par Ralf DAHRENDORF*
Méritocratie : un mot plein de promesses. C’est le règne du mérite individuel, au sens des résultats scolaires et universitaires, fruits du talent et de la formation. On le mesure grâce à des diplômes et des classements : A, B, C, D, ou premier, deuxième, troisième.
Comment ne pas être favorable à un tel système, sans aucun doute préférable à la ploutocratie – gouvernement des plus fortunés –, à la gérontocratie – domination des vieillards –, ou même à l’aristocratie, où le statut dépend de titres et de biens hérités ?
La méritocratie semble donc positive, du moins à première vue. Pourtant, à y regarder de plus près, les choses ne sont pas si simples.
Pour beaucoup, la France a longtemps été la parfaite illustration de la méritocratie. Pour accéder aux hautes sphères...