Par Karim Émile BITAR (*)
«Il n’y a rien de pire que les leçons de l’histoire, lorsqu’elle est mal comprise et mal interprétée », disait Paul Valéry. L’expression « printemps de Beyrouth » est sur toutes les lèvres et sur bien des manchettes de la presse libanaise, arabe et internationale. Il n’est certes pas interdit et il est même bienvenu de rêver d’une révolution rouge et blanche, non violente et émancipatrice. Mais ceux qui aspirent à une révolution à la tchèque doivent prendre conscience de la spécificité de la conjoncture libanaise, sur laquelle aucun modèle ne peut être calqué. Pour qu’une analyse comparative soit quelque peu fructueuse, il faut en tirer des enseignements qui ne seraient pas uniquement d’ordre géopolitique, tant les contextes sont différents, mais d’abord et surtout des enseignements d’ordres moral et stratégique, des leçons de leadership. À la recherche de pistes pour réussir leur révolution pacifique, sans dérapages incontrôlés, sans que les dures lois de la realpolitik ne viennent détruire le rêve, les Libanais peuvent puiser nombre de leçons précieuses dans la pensée et l’attitude de Vaclav Havel, ce « héros pour notre temps », selon l’expression de Paul Ricœur.
Rappelons tout d’abord que la « révolution de velours » qui a porté Vaclav Havel au pouvoir en 1989 a eu lieu 21 ans après le « printemps de Prague » de 1968, lequel avait été étouffé dans l’œuf et s’est clos par ce que les dirigeants tchèques d’alors avaient appelé la « normalisation », et qui était en fait un prolongement de la soumission pour deux décennies supplémentaires. En 1968, les États-Unis, alors embourbés au Vietnam, avaient d’abord chauffé à blanc les opposants tchèques et s’étaient ensuite contentés, face à la répression, d’apporter un soutien verbal au peuple tchèque assoiffé de liberté et à son leader Alexandre Dubcek, le chantre du « socialisme à visage humain ». Les chancelleries occidentales avaient certes publié quelques communiqués indignés, mais la vie sous tutelle devait vitre reprendre son triste cours au pays de Kafka et du grand Masaryk. Si la révolution de velours de 1989 a connu une fin plus heureuse, c’est d’abord en raison du contexte international plus propice, mais aussi grâce à la grande intelligence politique d’un homme, Vaclav Havel, qui a su garder la tête froide, et donner une crédibilité politique et morale à l’opposition tchèque.
Havel et son mouvement, Charte 77, ont toujours insisté sur le fait que leur action ne visait pas à remplacer une nomenklatura par une autre, mais à instaurer une culture authentiquement démocratique et à changer radicalement la façon d’appréhender la chose publique dans le pays. Or, à quelques exceptions près, les membres de l’opposition libanaise font intrinsèquement partie de la même classe politique qu’ils dénoncent aujourd’hui, une nomenklatura aisément manipulable, corrompue à souhait, ayant souvent dans le passé fait inconsciemment le jeu de l’étranger, une classe politique dont la faillite n’est plus à démontrer. Le discours plein d’amertume tenu par le président syrien le 5 mars 2005 fut un discours brejnévien par excellence, de par les ambiguïtés, sous-entendus et menaces à peine voilées qu’il contenait. Mais sur un point précis, il a incontestablement visé juste : Bachar el-Assad n’a pas manqué de mettre le doigt sur la plaie en rappelant la versatilité de certaines personnalités libanaises, qui ont rarement résisté à la tentation de « marchander » leurs positions politiques. Pour être crédible et sortir victorieuse, une véritable opposition populaire ne doit pas viser uniquement la chute du pouvoir sécuritaire et la fin de la tutelle, mais lutter simultanément pour une régénération totale de la praxis politique. Tel était le message que martelait jour après jour le philosophe Jan Patocka, ami de Havel et corédacteur de la Charte 77. Pour être resté fidèle à ses idéaux, Patocka sera persécuté par l’appareil militaro-sécuritaire et décédera sous la torture. Harcelé pendant de nombreuses années, il n’aura cédé à aucun moment aux dérives racistes et chauvines que nous voyons malheureusement apparaître chez certaines franges minoritaires de l’opposition libanaise. Ce changement radical et cette révolution des esprits qu’a menés à bien Havel permettent de comprendre la réussite sur le long terme de l’expérience tchèque, alors que plusieurs autres pays d’Europe de l’Est, libérés à la même époque du joug soviétique, ne sont toujours pas jusqu’à nos jours sortis du marasme politique et économique, car l’ancienne nomenklatura s’est recyclée et s’est maintenue au pouvoir, avec les mêmes pratiques clientélistes et la même corruption. Gardons cela à l’esprit en observant le comportement de certains hommes politiques libanais, qui quittent aujourd’hui un navire en perdition et cherchent à se refaire une virginité sous les yeux d’une population parfois crédule.
La guerre froide a fait son temps. 2005 n’est pas 1989. Mais la situation libanaise n’en est par pour autant moins délicate que celle de l’Europe de l’Est de l’époque. Tout d’abord parce qu’elle intervient au cœur du Proche-Orient, la zone la plus sismique de la géopolitique internationale, alors même que le conflit historique de la région est loin d’avoir trouvé une solution globale, définitive et satisfaisante. Ensuite parce que l’Union soviétique de Mikhaïl Gorbachev avait alors déjà entamé depuis quatre ans (1985) une ambitieuse politique de réformes (glasnost et perestroïka), qui a elle-même favorisé, même si tel n’était pas son objectif initial, l’émancipation des peuples voisins. Les Libanais sont par contre confrontés à un régime qui tantôt se raidit et tantôt louvoie, ne lâche du lest comme il vient de le faire que pour gagner du temps, s’accroche à son poumon économique et précarré libanais comme à une planche de salut. Enfin, le Liban n’a pas encore consolidé son unité nationale, et demeure bel et bien, 62 ans après l’indépendance, « A House of Many Mansions », tel que décrit par l’historien Kamal Salibi dans un ouvrage resté célèbre. Si le contexte est tout aussi difficile, l’opposition libanaise a par contre dans son jeu beaucoup plus d’atouts que n’en a eus l’opposition tchèque, à commencer par l’accès précieux aux médias dont étaient totalement privés les dissidents d’Europe de l’Est. À lui seul, ce facteur « médias » peut faire pencher la balance si les opposants libanais ne font pas preuve d’incurie. L’opposition libanaise hétéroclite et velléitaire devra tôt ou tard sortir du registre simplement émotionnel, proclamer haut et fort son attachement à une solution purement libanaise et son refus d’une internationalisation du problème, canaliser la ferveur populaire et la « religiosité » ambiante, les transcender et leur permettre de se transformer, ou du moins de s’y incarner, en un projet politique global, rationnel et viable, projet dans lequel les « occidentalo-sceptiques » pourraient se retrouver.
Compte tenu des spécificités de chaque situation, contentons-nous, en ce qui concerne les leçons stratégiques à retenir de l’exemple tchèque, d’évoquer les grandes lignes directrices suivantes : avoir des revendications très claires, intangibles et surtout fédératrices ; avoir un programme de gouvernement ; offrir au peuple la perspective d’une véritable relève et d’une véritable régénérescence politique, et pas uniquement des vestes retournées ; ne pas miser sur l’intelligence politique de la tutelle et ne pas escompter de comportement rationnel ; ne compter que sur le peuple et ne pas attendre de « fleurs » des puissances, mêmes amies ; ne pas bouger d’un iota ; ne rien céder, mais éviter d’élever ou de rabaisser au gré des circonstances le plafond des revendications. Dans le cas libanais, sont aujourd’hui fédérateurs le drapeau libanais, la volonté de changement, le ras-le-bol contre les services parallèles, et la demande d’un recouvrement immédiat et complet de la souveraineté nationale. Évitons donc pour l’instant de greffer sur ces revendications nationales et largement partagées des préoccupations partisanes, communautaires ou internationales qui risqueraient de mettre en péril l’union sacrée sans laquelle rien ne peut être accompli au pays du Cèdre.
En bon lecteur de La Boétie, Vaclav Havel, le « président philosophe », a bien compris qu’il n’était de servitude que volontaire et que souvent, « pour avoir la liberté, il suffit de la désirer ». Cet intellectuel en politique, cet idéaliste pondéré a toujours refusé d’établir une frontière étanche entre la politique et la morale. Homme d’État par excellence, Havel a toujours dédaigné la « politique politicienne », celle des magouilles et des compromissions, ne se passionnant que pour la « grande politique », la « politique publique » fondée sur l’éthique et la recherche du bien commun. Après avoir fait chuter le régime communiste et accédé à la présidence de la République, il a su pardonner. Comme Nelson Mandela et Desmond Tutu, il a toujours refusé de régler des comptes pour que son pays ne replonge pas dans le cercle infernal. Et au nom d’une autre vision du monde.
C’est dans les moments les plus difficiles que les hommes et les peuples donnent le meilleur d’eux-mêmes. C’est au fin fond des geôles de la pax sovietica que Vaclav Havel a écrit ses plus belles œuvres de dramaturge et d’écrivain, qu’il a peaufiné le projet politique qui fera de lui l’homme de la libération et le président du renouveau. C’est confrontés à l’intraitable et psychorigide général Jaruzelski que Lech Walesa, Bronislaw Geremek et le syndicat Solidarnosc ont permis à la Pologne, avec le soutien du pape Jean-Paul II, de retrouver dignité et liberté, après que le pays eut été sacrifié sur l’autel du pacte germano-soviétique de 1939, « charcuté » et négocié comme un hors-d’œuvre à Yalta en 1945, puis satellisé pendant quatre décennies.
Finalement, une autre problématique susceptible d’intéresser les Libanais est celle qui a sous-tendu le vif débat entre Havel et son compatriote, l’immense écrivain Milan Kundera. Foncièrement pessimiste, l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être et de La plaisanterie a choisi l’exil, estimant que les enjeux dépassaient la scène locale, que l’engagement politique ne pouvait être que stérile et, en tout cas, de bien moins grande importance que la littérature. Havel a, quant à lui, choisi le combat de tous les instants, même si cela impliquait momentanément un exil intérieur. Chacun à sa manière, ces deux hommes ont porté très haut les couleurs de leur pays. « Que chacun aille son propre chemin ! » a dit Havel. « La résistance toujours et partout », a-t-il donné pour titre à l’un de ses articles. Où qu’ils soient dans le monde, quels que soient les chemins de traverse qu’ils ont empruntés, les Libanais doivent aujourd’hui s’unir pour une même cause, continuer de porter la flamme de la résistance et de la liberté. Mais ils doivent aussi construire l’avenir de façon rationnelle et organisée, en prenant garde à ne plus jamais servir de pions sur un échiquier international aujourd’hui en pleine ébullition.
(*) Président de KB Consulting Group
Directeur de rédaction de la revue « L’ENA hors les murs ».
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