Le devoir d’ingérence et la rupture
du contrat social irakien
le 01 avril 2005 à 00h00
Le « devoir d’ingérence », tel que le préconise Bernard Kouchner, n’est-il pas de mettre fin aux dictatures dans le monde ?
À cette question, Bertrand Badie répond : « Cette définition du devoir d’ingérence ne me satisfait pas pour deux raisons : d’abord parce qu’avoir pour programme d’en finir avec toutes les dictatures n’a véritablement de sens qu’à partir du moment où l’universalité des intentions est crédible. Or dans le contexte du Proche-Orient cette initiative était doublement sélective : parce que d’une part, même si Israël n’est pas une dictature, la pression qu’elle exerce sur le peuple palestinien est extrêmement violente et la communauté internationale ne prend aucune initiative contraignante pour l’atténuer ; d’autre part, combien de régimes dictatoriaux existent dans la région, qui se trouvent protégés par les États-Unis et qui restent effectivement à l’abri de toute sanction. L’absence de crédibilité universelle de cette idée d’ingérence me paraît choquante. »
« Par ailleurs, une intervention n’a de sens qu’à partir du moment où ses coûts et ses risques sont inférieurs aux bienfaits et aux bénéfices qu’elle est censée apporter. Du point de vue de la nature même de l’objectif que les États-Unis se sont fixé en Irak, à savoir la destruction d’une dictature, la chose pourrait paraître impeccable. Mais à quel prix ? Avec quelles conséquences ? 100 000 morts civils, un système politique complètement cassé, un “Collapsing State”, une destruction du contrat social, une violence banalisée, le retour à une violence précontractuelle. La méthode privilégiée qui est celle de casser un contrat social afin de détruire un régime dictatorial est un remède pire que le mal », dit-il.
L’Irak va-t-il vers un « State Building » ou en engrenage de la violence ? Car finalement, n’y a-t-il pas eu huit millions de votants ?
« Une élection n’est pas seulement un acte de vote. Elle ne fait sens, et tous les maîtres de la philosophie politique l’ont montré, qu’à partir du moment où il y a, avant l’élection, un vrai contrat social. D’un point de vue sociologique, l’idée de Hobbes était de mettre d’abord un terme à la guerre permanente de l’homme contre l’homme. C’est un acte d’autorité. Je ne vois de production normative qui ne parte de là. Il faut donc savoir ce qu’on veut : la paix d’abord ou la démocratie tout de suite. Or la seconde option n’est pas possible sans que ne soit réalisée la première. Voter ou faire voter sans établir d’abord la concorde et la volonté de vivre ensemble est absurde et contre-productif. L’intervention en Irak a déchiré le contrat social et restauré l’état de nature : elle a fait de la violence le seul mode de communication politique. À ce moment-là, le bulletin de vote ne peut plus grand-chose », dit-il.
Le « devoir d’ingérence », tel que le préconise Bernard Kouchner, n’est-il pas de mettre fin aux dictatures dans le monde ?
À cette question, Bertrand Badie répond : « Cette définition du devoir d’ingérence ne me satisfait pas pour deux raisons : d’abord parce qu’avoir pour programme d’en finir avec toutes les dictatures n’a véritablement de sens qu’à partir du moment où l’universalité des intentions est crédible. Or dans le contexte du Proche-Orient cette initiative était doublement sélective : parce que d’une part, même si Israël n’est pas une dictature, la pression qu’elle exerce sur le peuple palestinien est extrêmement violente et la communauté internationale ne prend aucune initiative contraignante pour l’atténuer ; d’autre part, combien de régimes dictatoriaux existent dans la...
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