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Impression Passeurs

La mer est d’un bleu invraisemblable. Les grues du port hachurent de leur rouge fluorescent les agglomérations blanches accrochées à flanc de montagne. Rien ne semble décourager les marteaux piqueurs, ces gros rongeurs mécaniques qui dévorent l’asphalte à grand bruit. Rien n’arrête les bruits de la circulation, ni les rumeurs de bombes ni les esprits mesquins et malfaisants qui nous proposent la sécurité contre l’indépendance. La sécurité, voilà longtemps que nous la traitons avec le fatalisme qui fait désormais partie de notre culture. Quinze années de guerre ont forcément laissé leurs traces dans notre structure mentale. Nous avons suffisamment enregistré de situations et de messages pour développer l’instinct qui nous commande quand éviter les lieux publics et jusqu’où peuvent aller les forces de l’ombre, et quel est le pouvoir de leurs marionnettistes. Pour nous donc, la vie continue malgré tout. La différence avec les dix dernières années où une stabilité factice avait réussi à s’imposer, c’est le retour de la nausée et de l’amertume, l’espoir dont le prix est toujours exorbitant et la crainte de la déception. Nous sera-t-il possible d’émerger un jour... et d’épargner à nos enfants notre exception culturelle et notre danse éternelle avec le danger ? Ce n’est donc pas un hasard si les légendes phéniciennes, celle du Phénix et celle d’Adonis, celle de l’oiseau de feu qui renaît de ses cendres et celle de l’éphèbe tué par un sanglier et dont le sang a fleuri les printemps à venir, sont issues de cette terre. Chez nous, la mort naturelle est une bénédiction. Le reste du temps, on meurt à l’arraché, parce que d’autres vous effacent, parce que votre vie dérange. Voilà pourquoi les principes de Paradis, de Résurrection et de Réincarnation ne sont pas pour nous de vains mots. Dans un pays où la chronique des faits divers, qui ailleurs parle de chiens écrasés, signale quotidiennement des cadavres non identifiés retrouvés çà et là, il était temps que l’on cesse de traiter la mort comme un événement banal. Voilà pourquoi, depuis le 14 février, il nous est nécessaire que la vie et la mort aient valeur d’éternité. Voilà pourquoi, au regard de l’histoire, il nous est vital que plus personne au Liban ne meurte pour rien. Demain, quand les premières cloches sonneront la joie de la Résurrection, nous célébrerons Pâques pour la mille neuf cent soixante douzième fois. Près de deux millénaires que les croyants se transmettent, de génération en génération, la vie de Dieu sur terre et transforment le siècle en éternité. Faut-il que tous les justes meurent au seuil des terres promises ? Faut-il qu’ils meurent pour que l’histoire bascule et que les peuples frustrés se révoltent et luttent enfin pour leur dignité ? La mer est bleue, la ville est blanche et les chantiers continuent, mais rien n’est plus pareil. La résurrection est en marche, il lui faut des Pâques, un passage, et passeurs nous sommes, et le reste est un long printemps. Fifi ABOU DIB
La mer est d’un bleu invraisemblable. Les grues du port hachurent de leur rouge fluorescent les agglomérations blanches accrochées à flanc de montagne. Rien ne semble décourager les marteaux piqueurs, ces gros rongeurs mécaniques qui dévorent l’asphalte à grand bruit. Rien n’arrête les bruits de la circulation, ni les rumeurs de bombes ni les esprits mesquins et malfaisants qui nous proposent la sécurité contre l’indépendance. La sécurité, voilà longtemps que nous la traitons avec le fatalisme qui fait désormais partie de notre culture. Quinze années de guerre ont forcément laissé leurs traces dans notre structure mentale. Nous avons suffisamment enregistré de situations et de messages pour développer l’instinct qui nous commande quand éviter les lieux publics et jusqu’où peuvent aller les forces de...