En ces temps de trouble et de désarroi, qui pourrait parler de poésie? Et pourtant, la vie, indifférente et impassible, continue son flot de jours qui se succèdent sans se ressembler. Au-devant des vitrines des librairies guère assidûment fréquentées, hélas (oui, la culture ne fait pas tache d’huile au pays du Cèdre), trône le nouvel ouvrage d’un poète qui, lui, a voué sa vie entière à la poésie et à l’écriture. Âgé aujourd’hui de soixante-dix ans, il n’en continue pas moins de taquiner les muses et de farfouiller dans les mots et la syntaxe de la langue d’al-Moutanabbi et de Gibran.
Fidèle à lui-même, au style qu’il s’est forgé au fil de sa longue carrière (il fut aussi un éminent journaliste au Nahar), à l’inspiration diversifiée et tirée du quotidien, à l’éditeur Dar Nelson qui lui a garanti ses plus beaux succès, il publie un ouvrage au titre sonnant comme un clairon de guerre, singulier et insolite, comme d’habitude. Treizième recueil de poésie arabe de Chawki Abou Chacra, puisque c’est de lui qu’il s’agit, et qui s’intitule Tatasakat al-simar wal touyour wa layssa al-waraka (Tombent les fruits et les oiseaux mais pas la feuille) .
On l’a compris, le poète table d’emblée sur la dualité de la vie prosaïque et de l’élan intellectuel, lui qui n’a été qu’un ardent et vaillant homme de lettres. En plus des 187 pages serrées ferme de l’opus, avec toutefois des plages de blanc comme pour une évasion vitale, Chawki Abou Chakra tisse soigneusement et laborieusement sa «toile» poétique.
Mêlant, en une savante versification moderne et libre, réflexion, méditation, intermittences du cœur, jugement et témoignage, le poète use d’un art consommé du «dire» littéraire. Avec, aussi, emphase et une certaine théâtralité. Pour s’entretenir, avec une élégance non dénuée de certaines pointes et piques acerbes, de la réalité et des humbles préoccupations humaines. Sur fond de pessimisme, avec des zones d’un humour presque noir, porté par un lyrisme rêveur et marqué, voilà la voix de la maturité d’un poète qui a derrière lui près d’un demi-siècle de dévotion au monde du Parnasse arabe.
Dans des accents gutturaux, riches, colorés comme une toile fauviste, paradoxalement soulignée avec les imperceptibles nuances des touches impressionnistes, la langue arabe apparaît ici remarquablement somptueuse et ciselée, on dirait presque élitiste tant elle est altière et châtiée. Chawki Abou Chacra évoque, en poète tourmenté et mage investi d’une mission de clarté et de consolation, le ciel, les étoiles, la lune, le courage, la magie et la difficulté de vivre... Écoutez ses titres (toujours insolites et surprenants): Que fait le ciel?... La sorcière souffle des bulles de savon... J’applaudis la vie debout, Nos enfants, ne nous lapidez pas! Une enfance dans le giron de l’éternité, Noire est ma couleur, On reste des oiseaux, Nos chefs sont en dehors de l’enceinte, La branche est ivre le soir...
Pour cette poésie habitée du murmure des vents et des gémissements de la tempête, éclairée de la lumière du rêve et du sens de l’élévation, des images à la fois baroques et surréalistes et une musique aux cadences et rythmes irréguliers, venue de très loin avec ses harmonies étranges, ses contrepoints insoupçonnés et ses stridences camouflées comme pour garder au cri toute sa poigne et sa violence. Puis il y a cet amour fou pour les mots car, on le sent et on l’entend, Chawki Abou Chacra use de la langue arabe dans un savant mélange où s’harmonisent pics des nouveautés et austérité des rigueurs classiques. De toute évidence, par-delà un certain hermétisme du langage qui frise parfois la préciosité et le maniérisme (ou la manie de ce qui est linguistiquement astiqué jusqu’à l’os), le poète use de la langue arabe certes avec virtuosité, mais aussi un indéniable sens jubilatoire et jouissif. Fascination du mot et emprise de la langue arabe que cette poésie qui, thématiquement, n’apporte guère beaucoup de nouveautés, mais frappe par la force et la beauté de l’association des images et des sonorités.
Refaire le monde à travers une vision où la langue arabe a plus d’un attribut, voilà l’enjeu et la gageure que soutient Chawki Abou Chacra. En résumé, une affaire de style. Un poète devenu maître dans l’art et les artifices du verbe et qui, dès sa première publication en 1959, Akiass al-foukaraa (Les sacs des pauvres), n’a cessé de décortiquer la vie et de défendre la cause des humbles et des offensés, à travers une langue arabe passionnément aimée, sans partage ni concession, jusqu’au délire.
Edgar DAVIDIAN
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Fidèle à lui-même, au style qu’il s’est forgé au fil de sa longue carrière (il fut aussi un éminent journaliste au Nahar), à l’inspiration diversifiée et tirée du quotidien, à l’éditeur Dar Nelson qui lui...