C’est l’histoire d’une famille juive de Normandie. Il est instituteur, elle est vaguement dans l’immobilier, ils ont trois jeunes garçons dont un adolescent en échec scolaire. Quand la vie serre trop fort son étau et que l’on est juif en Europe, comment ne pas penser à sa seconde patrie, cette terre promise et prometteuse, là-bas, en Méditerranée ? Un reporter a suivi toutes les étapes de leur aventure, qui ressemble en définitive à toutes les épreuves de l’émigration. Quitter ses amis, séparer les enfants des leurs, abandonner son travail, trier sa maison, jeter les souvenirs parce qu’on ne peut pas tout garder, et puis les difficultés administratives, s’initier de loin à ce pays délicat qu’est Israël. Y aller avec un regard non européen, non français, c’est-à-dire sans cette juste compassion envers les Palestiniens qui serait un sérieux handicap pour survivre là-bas en tant que juif. La dernière image les montre un an plus tard, lui corrigeant ses copies, elle battant la campagne pour visiter des maisons. Le ciel est bas et lourd. C’est la Normandie. Ils sont revenus. Là-bas, rien ne leur a été épargné de l’ordinaire d’un Israélien moyen. Ni la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité de trouver un emploi. Ni celle de la langue dont il faut déjà beaucoup de temps pour saisir les rudiments. Ni la quête d’un logement dont «la chambre sécurisée» soit habitable, ni les alertes, nombreuses en cette première édition de la guerre du Golfe où l’on se précipitait dans les sous-sols, dûment équipé de masque à gaz. À chaque revers, à chaque échec, on les retrouvait au soleil sur la plage. Comme pour se convaincre, on les entendait soupirer: «Oui, mais ce bonheur-là, on ne l’a nulle part ailleurs.»
Depuis une semaine, le thermomètre oscille à Beyrouth autour de 26°C. Le soleil est bien là, et la plage qui va avec. Nous sommes nous aussi au milieu de ce « bonheur-là » dont personne ne connaît le mode d’emploi. Soleil contre brumes, nous n’avons pas eu à choisir. Le soleil, nous sommes tombés à peu près juste au-dessous, sans faire exprès. Il nous a donné sa passion et ses couleurs, son caractère inflammable, ses nerfs en astrakan, son imagination réactive, sa fâcheuse inclination à briller en faisant de l’ombre. Cela donne des pays conflictuels, des États imprévoyants, des quotidiens précaires, des avenirs dont on ne tient pas le premier bout. Des villes mouvantes où tout est à faire, et par soi-même, un individualisme débridé, une totale absence de conscience collective doublée d’un altruisme des plus généreux tant qu’il est strictement affectif. C’est cela, la Méditerranée. Un bassin sans ordre, sans calme, avec parfois toute la beauté du monde, à elle seule luxe et volupté.
L’Europe invitera-t-elle la Turquie parmi ses étoiles alignées au cordeau ? Qu’elle s’y refuse, elle se priverait de sa part solaire, de cette extrémité orientale de tout temps vouée à éclairer ses brumes. Qu’elle y consente, et ce serait le retour de Byzance, mère des premières universités, qui a porté à l’Europe du Moyen Âge toutes les bases de sa culture actuelle, ses monothéismes, ses lois, ses mythologies, ses grands débats. Quant à nous… Quand l’Europe ayant gagné Chypre et le Bosphore ne sera plus qu’à une encablure de nos frontières, nous en serons exclus. Pas d’efforts économiques pour l’euro, pas d’exigences de conformité. D’ailleurs, nous n’avons rien demandé, et puis l’Europe doit bien s’arrêter quelque part. Au bord de notre bassin devenu bassine, les doigts de pied en éventail, nous regarderons faire. Beyrouth continuera à pointer son cap indiscret, éternelle passerelle entre deux mondes. Bienvenue au (Proche)-Orient immuable. Ici, vous êtes en zone dollar. Car là où l’Europe ne passe pas, l’Amérique n’est jamais loin .
Fifi ABOUDIB
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