Le roman libanais se porte très bien merci: la preuve par quatre nouvelles parutions glanées au hasard des étalages*.
«Hikayati Charhon Yatoul»,
de Hanane el-Cheikh
Romancière de grand talent, Hanane el-Cheikh dévoile, par sa plume ironique et chaude, la duplicité d’une société crispée sur ses codes moraux et qui se livre systématiquement à transgresser les tabous. Depuis plus d’une vingtaine d’années, l’écrivain libanaise, qui vit à Londres après avoir étudié au Caire et séjourné dans les pays du Golfe, se présente comme le témoin dénonciateur des qualités et défauts humains. Son regard infrarouge traverse les tréfonds de l’âme et en dissèque les complexités. Dans Hikayati Charhon Yatoul, (Mon histoire est longue à raconter), elle écrit les annales de sa mère Kamila, contrainte à se marier et à procréer à l’âge où les jeunes filles rêvent de bracelets et de friandises colorées. Cette saga familiale est racontée sur un ton très familier, où les détails de la vie quotidienne sont sublimés pour devenir des symboles de toute une époque. Un roman qui fleure bon la terre du Sud. Et la détermination d’une femme libérée.
«Cabaret Souad»,
de Mohammed Soueid
Le titre, Cabaret Souad, et la couverture – une actrice américaine en minijupe – contribuent largement au succès de cet ouvrage qui, aussitôt arrivé sur les étals des librairies, ne tarde pas à disparaître. Le réalisateur, Mohammed Soueid, signe là un roman parodique à souhait. Dans la préface, l’auteur fait son mea culpa et avoue avoir trahi la confiance de son ami Ayad. Ce dernier lui aurait confié – à corriger, relier et publier – un manuscrit intitulé Malek el-Sex (Le roi du sexe). Mais le cinéaste, avide de reconnaissance sociale et de notoriété, aurait volé les écrits, changé le titre et fait passer le récit pour le sien. Après ses vraies-fausses confessions, Soueid met en garde son lecteur que certains noms et lieux ont été modifiés pour «honorer la mémoire des disparus et en respect pour la douleur des survivants».
Au cœur de l’histoire, Ayad, un jeune homme dont les aventures rivalisent en nombre avec ses calembours. Écrit dans un style qui ressemble à l’écriture cinématographique (gros plans, flash-back, coupures rapides…), truffé de références puisées du 7e art, Cabaret Souad pourrait être le Cinema paradiso du roman libanais. Coppola, Aznavour, Dalida, la rue Hamra, le Grand théâtre, cinéma Roxy se mélangent dans un récit où humour et digressions sont le maître-mot.
«Berytus, Madina Tahta el-Ard»,
de Rabih Jaber
Rabih Jaber écrit des histoires vraies sur des personnages fictifs et des histoires fictives sur des personnages vrais. Dans tous les cas, il s’inspire du quotidien, de Beyrouth, en premier lieu. Dans son dernier opus, Berytus, Madina Tahta el-Ard, il imagine une communauté underground cachée sous les décombres de la ville. Par une nuit où il pleut des cordes, un gardien découvre le monde enseveli dans les ruines du cinéma City Palace. De belles femmes, des familles vivent à la lumière des chandelles et se sustentent de poissons aveugles, de pain de poisson et de buissons sauvages. D’où viennent-elles? Sont-elles des survivantes de la guerre ou sont-elles nées en bas? Deux mondes parallèles s’affrontent, se mélangent et se confondent. Celui du haut, avec ses restaurants, ses parfums, ses touristes, et celui du bas, avec ses oubliés, ses disparus, ses écorchés vifs et ses survivants. Sous Beyrouth, une autre ville, intitulée Berytus. Où est l’illusion, où est la réalité ? Roman labyrinthique, peuplé de gens bizarres, comme la ville dont il porte le nom.
«Sayyidi Wa Habibi»,
de Hoda Barakat
Hoda Barakat a écrit son premier texte à l’âge de trente-trois ans, Les visiteuses. Exilée en France, elle fait partie de la dernière génération d’écrivains libanais, celle de la guerre. Hoda Barakat écrit en arabe classique. Après La pierre du rire écrit en 1990, elle publie, trois ans plus tard, Gens du désir et, en 1998, Le laboureur des eaux qui reçoit le prix Naguib Mahfouz de l’Université américaine du Caire. Ce roman traduit a été publié par Actes Sud en octobre 2001. Sayyidi Wa Habibi est l’histoire d’un homme qui pense avoir trouvé son salut dans son amour pour un homme. Un amour, ni fraternel, ni charnel, ni amical. Un amour indescriptible car méconnaissable. Les pensées mélancoliques du narrateur étirent les pages en longueur sur un dénouement inattendu.
Maya GHANDOUR HERT
* Disponibles à la librairie al-Bourj.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats