Pourquoi a-t-on appelé les boîtes de nuit des boîtes ?
Probablement parce que le principe de plaisir qui motive les sorties en boîte, c’est celui d’être entassés et « escargotés » les uns contre les autres comme dans une boîte fourre-tout où l’on réussit avec satisfaction à caser toutes nos affaires diverses pêle-mêle.
La boîte de nuit rappelle aussi la boîte de conserve dans ce qu’elle offre comme sensation de la limite dehors-dedans : lorsqu’on ouvre une boîte de conserve dure et inerte à l’extérieur et qu’on se rend compte que ce qui se cache dedans est à la fois plus mou, plus boursouflé et plus juteux, on frémit du contraste entre le métallique et l’organique. Quand les gens font la queue dans le froid de la ville et du béton pour rentrer « à l’intérieur de la boîte de nuit », dans le chaud du souffle et de la texture humaine, cela interpelle aussi le souvenir somatique que chacun a du ventre maternel.
Par ailleurs, il y aurait une autre raison pour laquelle les lieux d’ivresse nocturne sont connus sous le nom de boîtes : la chambre noire, cette petite boîte noire par laquelle on a inventé le principe de la photographie et qui est le principe de créer le négatif, d’enregistrer l’envers de la réalité sur une pellicule. Ainsi, lorsqu’on entre en boîte, lorsqu’on va en boîte de nuit, on chemine par ce passage obscur, par la chambre noire des daguerréotypes : on devient la boîte noire où le réel et son négatif font leur business de dédoublement et de brouillage des limites. Il y a donc beaucoup de principes déjà actifs dans les boîtes tout court qui sont actifs dans la boîte de nuit.
Mais que rappelle aussi la boîte noire qui est à la base de la boîte de nuit ? D’autres choses sont à l’œuvre dans les boîtes en soi : une boîte par définition est géométrique, anguleuse, fermée ou herméneutique. Elle sert comme contenant à beaucoup de choses qui demandent à être enfermées : une prison est une boîte sombre en ce qu’elle est intentionnellement scellée sur elle-même et séparée de l’extérieur de la ville.
Un camp de torture ou un camp de concentration auraient difficilement d’autres formes qu’une boîte puisqu’ils ont pour règle d’isoler une pratique ou une population du reste de la réalité et de l’entasser sur un périmètre restreint. On est dès lors forcé d’admettre que la boîte de nuit, en étant une boîte, a en commun avec le reste des boîtes d’isoler une activité pour la faire exister, de sélectionner une population pour bien la démarquer des autres.
Ainsi, ne peut-on pas dire que la boîte de nuit est une contradiction assumée, ressemblant à la fois à une boîte pêle-mêle, à une boîte de conserve, à un ventre postnatal et à un camp de concentration ? C’est justement pour cela qu’elle est convoitée : c’est parce que la boîte de nuit fait communion avec toutes les boîtes du monde. On aime la boîte de nuit parce qu’elle condense toutes les boîtes à la fois. Elle est même l’esprit de la boîte.
À Beyrouth, il y a une boîte de nuit qui a réussi sa contradiction. Si vous la cherchez et que vous êtes en carrosse, il faut aller voir là où il y a le plus grand nombre de valets parking colorés. La couleur du valet est rouge pour que vous puissiez bien le remarquer, même lorsque votre état d’ébriété ne vous le permet plus trop.
Alia HAMDAN
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