Les chiffres, dans leur terrible laconisme, en disent trop ou pas assez. Depuis hier, c’est à 300 000 morts que s’établit le bilan du tsunami, et il est loin d’être définitif. Le parallèle s’impose à l’esprit : en 1945, les deux bombes atomiques lâchées par les Américains sur Hiroshima puis sur Nagasaki avaient fait un total de 210 000 morts. Or pour l’Indonésie seule, pays le plus touché par le cataclysme qui a ravagé le 26 décembre dernier (à 9h36 très exactement) douze pays riverains de l’océan Indien, on parle de 101 999 victimes enterrées, de 127 749 disparus, de 100 000 blessés. Faudrait-il croire qu’à mesure que s’allonge, jour après jour, la litanie des morts, grandit l’indifférence de l’opinion publique ? Comme si l’horreur ayant atteint un seuil limite, les esprits en étaient devenus comme mithridatisés, même si les gouvernements, eux, continuent de se mobiliser pour secourir les rescapés de la tragédie.
Les images sont autrement plus poignantes. Celles par exemple de ces salles de classe à moitié vides dans la province d’Aceh, de cet enseignant qui annonce devant les caméras de télévision, le regard éteint, que ce matin, un tiers seulement des élèves ont répondu présents à l’appel, de ces lycéennes en uniforme, sur le chemin de l’école, qui se pincent le nez en passant devant les nombreuses fosses communes du village.
Des chiffres encore. Le gouvernement de Djakarta vient d’annoncer qu’il aurait besoin de 4,5 milliards de dollars pour reconstruire ce que le raz-de-marée a balayé. Le Sri Lanka s’attend à recevoir 1,8 milliard. À travers le monde, les promesses de dons atteignent le total de 8 milliards de dollars et Markku Niskala, secrétaire international des sociétés de Croix-Rouge et de Croissant-Rouge, parle pour celles-ci de la somme record de 1,4 milliard de francs suisses – « des fonds, reconnaît-il, suffisants pour planifier nos programmes d’assistance sur dix ans ». Une période que certains jugeront trop longue, mais il faut avoir vu de près les dégâts pour réaliser qu’une décennie entière est à peine suffisante si l’on veut effacer les traces de la tragédie. Encore ne s’agit-il là que des dégâts matériels. Il restera toutes les femmes, les hommes, les enfants qui continueront longtemps encore à souffrir de crises post-traumatiques.
À partir d’aujourd’hui, les représentants de 43 pays et 13 organisations internationales plancheront deux jours durant dans le site jadis paradisiaque de Phuket sur les mesures concrètes pour la mise au point d’un système d’alerte dans toute la région. D’ores et déjà les participants peuvent afficher une relative satisfaction : il a été possible d’éviter, par la grâce d’on ne sait trop quel miracle, le déclenchement d’une série d’épidémies qui auraient pu causer autant de dommages que la déferlante maritime.
Et dire que pendant ce temps, sur l’autre rive du même océan, un continent entier subit chaque semaine l’équivalent d’un tsunami en pertes humaines, à cause de la faim, de la guerre et de la sécheresse. C’est le Premier ministre britannique Tony Blair qui l’a fort opportunément rappelé, imité en cela par la France, le CICR et les Nations unies. Dans la seule République démocratique du Congo, a dit Jan Egeland, coordinateur des opérations d’urgence de l’organisation internationale, il y a un quart de million de morts tous les cinq mois. Amer, il avoue que « certaines régions sont plus populaires que d’autres », une prédilection due sans doute au fait qu’il s’agit de destinations touristiques. Devra-t-on alors s’employer à détourner vers les plages sénégalaises ou ivoiriennes les vacanciers européens et américains pour attirer l’attention des pays riches sur le sort du continent noir ? On pourrait relever en passant que douze des quatorze crises humanitaires qui affectent un peu partout pas moins de 26 millions de personnes frappent l’Afrique. Et que le budget pour y remédier n’est que de 158 millions de dollars. Encore s’agit-il de montants qui ont été quadruplés depuis 2004...
On peut trouver normal que les colères épisodiques de Dame Nature comme celle du mois dernier soient plus propres à frapper les imaginations que les massacres intertribaux ou le sida. Après tout, la terreur qu’un tel choc réveille vient du plus profond des âges, sans doute d’aussi loin que le temps de ce déluge dont parle la Bible.
Sans doute est-ce cela qui poussait il y a peu le journal marocain Attajdid à affirmer que le tsunami avait été « une punition divine » du tourisme sexuel pratiqué dans les pays touchés. Décidément, il y aura toujours des mémoires qui seront hantées par le souvenir de Sodome et Gomorrhe.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats