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Actualités - Opinion

IMPRESSION Le fabuleux destin de Néguib

Néguib est peintre. Pas vraiment un artiste, juste un peintre en bâtiment. Il fait partie des éternels suspendus, des grimpeurs d’échelles, des porteurs de seaux, des infiniment patients, le temps que ça sèche. D’abord, de ses doigts pourtant calleux, il décèle d’une caresse les rugosités de la surface, là où la matière du mur a laissé des saillies en durcissant. Il va encore falloir frotter. Du plat de sa main poussant la feuille abrasive, il sait exactement la pression à donner pour que le mur devienne peau et puise à l’énergie de l’homme sa chaleur. La main tourne jusqu’au vertige. Elle dessine des épopées, trace des paysages, des visages aimés. Personne n’en verra rien. Néguib l’aime, ce mur, seul confident de l’étranger, seul témoin des pensées qui flottent parmi les éclaboussures avec l’accent chantant de son Nil lointain. Assis là, tout en haut de l’échelle avec son casse-croûte, le peintre est au-dessus de tout. L’odeur du solvant envahit toute saveur. Il ne sait pas ce qu’il mange. Peu lui importe, tant que ça meuble la faim et creuse une petite plage dans les journées si longues. Au sol, un film de plastique reçoit les pluies colorées des pinceaux et les embruns des brosses. Néguib ne prend même plus la peine de laver ce pantalon dont on ne distingue même plus la couleur initiale. Sur ses jambes, tant d’heures de labeur ont tracé une géographie sentimentale. En les observant, il peut revoir le mur jaune et la vieille dame qui va avec, le mur rouge et son architecte pressé, le mur gris fignolé en grande solitude. Il s’aperçoit qu’il est vêtu de murs. Dans les strates plâtreuses, son histoire inscrit un long enfermement. De mur en mur et de plafond en plafond, depuis le temps qu’il caresse, qu’il frotte et qu’il peint, depuis qu’il fait chanter le béton et carillonner la grisaille, suspendu aux échafaudages, attaché aux cordages, connaissant la moindre nuance par son nom, lui, le sans lettres, le sans mots, voilà qu’il s’aperçoit que les murs l’enveloppent, compagnons muets. Il veut partir, Néguib, donner l’argent des murs à un passeur qui promet de l’envoyer peindre ailleurs, en France, par exemple, là où c’est l’aventure, où les peintres, dit-on, sont des gens respectés, une caste de créateurs. Là-bas, on saura bien qu’il est Néguib, l’homme qui sait murmurer à l’oreille des murs, l’homme qui sait qu’un mur négligé tourmente ceux qui l’habitent. Et même si on le refoule, là-bas, même si on lui refuse le droit de montrer ce qu’il sait, un jour, il le fera, son mur. Il le franchira sans regret et l’on verra bien les fenêtres secrètes, les horizons cachés que les peintres taillent dans les murs quand on a le dos tourné. Fifi Abou Dib
Néguib est peintre. Pas vraiment un artiste, juste un peintre en bâtiment. Il fait partie des éternels suspendus, des grimpeurs d’échelles, des porteurs de seaux, des infiniment patients, le temps que ça sèche. D’abord, de ses doigts pourtant calleux, il décèle d’une caresse les rugosités de la surface, là où la matière du mur a laissé des saillies en durcissant. Il va encore falloir frotter. Du plat de sa main poussant la feuille abrasive, il sait exactement la pression à donner pour que le mur devienne peau et puise à l’énergie de l’homme sa chaleur. La main tourne jusqu’au vertige. Elle dessine des épopées, trace des paysages, des visages aimés. Personne n’en verra rien. Néguib l’aime, ce mur, seul confident de l’étranger, seul témoin des pensées qui flottent parmi les éclaboussures avec...