Formulée ainsi, la question peut sembler de mauvais goût ; elle ne mérite pas moins d’être posée : au rythme où se produisent les attentats, restera-t-il encore beaucoup d’Irakiens pour participer au scrutin du 30 janvier ? Dans le différend qui oppose les membres du pouvoir en place à Bagdad sur l’opportunité de maintenir ou de reporter la date des élections, le Premier ministre a tranché. « Le gouvernement est engagé à organiser comme prévu les législatives », a dit Iyad Allaoui, estimant qu’un boycottage de la consultation est « malsain et nuit au peuple ». C’est ainsi et toutes les réserves exprimées ces derniers temps par d’éminents membres de l’équipe en place – notamment le chef de l’État Ghazi al-Yaouar et le ministre de la Défense Hazem el-Chaalane – n’y pourront rien. Ce qui ne veut pas dire, n’en déplaise au chef de la diplomatie Hoshyar Zebari, que le moment venu, les électeurs joueront des coudes pour accéder aux bureaux de vote.
Le principal conseiller du gouvernement en matière de sécurité, Mouaffak el-Roubaï, est catégorique. Sur les ondes de la BBC, il vient d’affirmer qu’il faudra s’attendre à « des bains de sang » si l’échéance de la fin du mois en cours ne devait pas être respectée. De plus, a-t-il rappelé, se posera alors un problème d’ordre constitutionnel car le mandat des dirigeants actuels expire dans vingt-cinq jours.
On l’a suffisamment répété : une véritable course se trouve ainsi engagée entre la guérilla, d’une part, les Américains et leurs protégés, d’autre part, sur la désignation d’une Assemblée provisoire qui devra élaborer une Constitution prévoyant de nouvelles législatives. Les choses se sont compliquées à partir du moment où les représentants de la communauté chiite (largement majoritaire) ont rallié en masse le camp du « oui », alors que se multipliaient attaques, embuscades et attentats contre les forces d’occupation américaines et britanniques mais aussi contre des policiers irakiens et des membres de la garde nationale, faisant pas moins de 1 300 victimes, selon les chiffres fournis par le ministère de l’Intérieur. Aujourd’hui, six des 18 provinces du pays sont considérées comme hautement dangereuses : Bagdad, Anbar, Diyala, Salaheddine, Kirkouk et Mossoul. En comparaison, les trois zones kurdes connaissent un calme relatif. Il reste que les sunnites seraient en droit d’estimer n’être pas représentés dans le Parlement à venir, faute, pour des raisons de sécurité ou autres, d’une participation effective. Une éventualité d’autant plus plausible que le Parti islamique et le Comité des oulémas se sont retirés de la course, ôtant par avance toute légitimité à la consultation, la première depuis la révolution du 14 juillet 1958 qui avait mis fin au règne de Fayçal II.
Avec ce sens de la litote propre aux « spin doctors », Scott McClellan, porte-parole de la Maison-Blanche, a jugé que « dans la majeure partie du pays, la situation est suffisamment calme pour que des élections s’y déroulent ». Il a tout de même tenu à nuancer ses propos : « Dans d’autres régions, a-t-il dit, nous œuvrons à améliorer les choses afin d’assurer la plus large participation possible. » Mission quasi impossible s’il en est. C’est que les performances des recrues irakiennes ont été jugées si décevantes que l’on envisage désormais de leur adjoindre des éléments puisés dans les effectifs du général George Casey Jr., commandant en chef US, avec pour mission de ralentir sinon de freiner le rythme des désertions. Mais une participation accrue des Marines signifierait pour ces derniers des pertes plus importantes, alors même que les derniers bilans ne cessent d’enfler et que le Pentagone vient de porter à 150 000 hommes le chiffre de ses effectifs engagés dans un processus de « pacification » qui traîne en longueur. Chaque jour, les partisans d’Abou Moussaab al-Zarqaoui et les hommes des Ansar el-Sunna fournissent la terrible preuve de leur capacité à frapper en tous les points du territoire et jusqu’au cœur même de la zone verte où sont installés les organismes officiels et le quartier général américain.
L’autre bilan ? Après la Maison-Blanche et le Pentagone, et dans une moindre mesure le département d’État, le grand vaincu de la bataille est sans conteste le clan des néoconservateurs. Dans la liste des dommages collatéraux, il convient maintenant d’inclure les théories sur la guerre préventive, le droit à l’unilatéralisme et aux changements de régime. À Washington, on admet que ce Proche-Orient est décidément incurable et que mieux vaudrait peut-être tenter de stopper la progression du mal pour l’empêcher de déborder de ses frontières actuelles.
Pourvu qu’il ne soit pas trop tard...
Christian MERVILLE
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