C’est l’ultime sacrifice consenti à son peuple, le dernier pied de nez fait aux Israéliens et à leurs protecteurs américains. « Empêcheur de réaliser la paix, moi ? »... Et il s’en est allé, le guerrier fatigué, après avoir livré son dernier combat contre cette mort que tant de fois il avait narguée. On l’imaginerait sans peine, avec sa lippe moqueuse et l’œil goguenard de celui qui vient de jouer un vilain tour à tout le monde.
Tout de même, quoi de plus terrible en définitive pour un homme, l’ultime page de sa vie tournée, qu’un bilan presque entièrement négatif ? Ce raïs, pleuré aujourd’hui par son peuple, n’a été rien d’autre – mais c’était déjà beaucoup – qu’un symbole, l’incarnation d’un rêve. Un formidable catalyseur, certes, un excellent tacticien mais un piètre stratège. Au point que l’Occident, lui, n’a jamais compris comment ce diable fait homme émergeait constamment en vainqueur de toutes les batailles qu’il perdait, de Beyrouth à Ramallah, avec une décourageante constance.
Yasser Arafat parti, on ne le répétera jamais assez, c’est toute la carte du Proche-Orient qui va s’en trouver bouleversée, tant ce côté-ci de la planète, et pendant plus d’un demi-siècle, n’avait cessé d’évoluer (que l’on nous pardonne l’expression) dans l’orbite de la Palestine. Tellement immense est le vide que nul pour l’heure n’est en mesure de prédire la manière dont il sera comblé, ni ce qu’il adviendra de cette « révolution jusqu’à la victoire », martelée comme un cri de ralliement, comme un exorcisme censé atténuer l’amertume de tant d’humiliations, de tant de déceptions.
Son dernier héros mort, c’est d’un guide que la cause palestinienne a désormais besoin. Les choix qui viennent d’être faits, sans doute dictés par les nécessités immédiates, ne pouvaient être plus judicieux. Avec Rawhi Fattouh à la tête de l’Autorité palestinienne, les dispositions de la Loi fondamentale sont respectées même si, dans la pratique, c’est la sagesse qui prévaut, comme le prouve la mise en place d’un triumvirat comprenant également Mahmoud Abbas et Ahmed Qoreï. Les temps ne sont plus ceux des rêves irréalisables mais du pragmatisme, cette qualité qui aura marqué tout le parcours d’Abou Mazen. Cet ancien instituteur du primaire avait entrepris il y a quelque temps l’étude de l’histoire et de la politique israéliennes. Insensible aux foudres de ses pairs, incapables, eux, de s’expliquer une telle trahison à la Cause. Il était allé plus loin encore, critiquant l’intifada-II, « une destruction complète de tout ce que nous avons construit », avait-il jugé un jour. Pour autant, s’agit-il d’un capitulard ? Pas du tout, car sur les sujets essentiels – la question de l’identité de son peuple surtout – Abbas sait se montrer intraitable tout en se montrant favorable aux négociations. Pour faire contrepoids à ce bloc, le Fateh a jugé bon de se doter, en la personne de Farouk Kaddoumi, d’un nouveau chef qui s’était détaché jadis de la direction actuelle pour rejoindre le camp des « durs ». Reste à voir si les nouvelles générations vont être tentées de répondre aux appels des sirènes et de renoncer au seul recours qui leur est laissé : celui des pierres et des attentats.
Le présent gouvernement israélien, pour sa part, se trouve désormais confronté à des réalités nouvelles auxquelles il n’était pas préparé. L’État sioniste croyait avoir repris l’initiative avec son plan de désengagement de Gaza. Le voici tenu de revoir ses calculs. Brandir l’épouvantail Arafat pour justifier son intransigeance pouvait s’expliquer à la rigueur ; s’entêter par contre à exiger un renoncement au terrorisme avant toute reprise du dialogue – alors même que l’Autorité palestinienne ne manque pas, à chaque fois, de dénoncer les attentats du Hamas ou du Jihad islamique contre des civils – a peu de chances d’être perçu comme un geste positif. D’autant plus que, de manière spectaculaire, George W. Bush vient d’accomplir un petit pas, que l’on attendait depuis l’adoption de la « feuille de route ». « Nous espérons, a dit hier le président américain, que l’avenir apportera la paix et la réalisation des aspirations pour une Palestine indépendante et démocratique, coexistant avec ses voisins. »
Le problème avec Ariel Sharon c’est qu’il veut tout à la fois choisir ses interlocuteurs, fixer les sujets à débattre et déterminer l’issue de la discussion. Le danger, passés les jours de tristesse, au lendemain des obsèques au Caire et de l’inhumation à Ramallah, estompé l’espoir qu’aura fait naître l’émergence d’un nouveau directoire palestinien, c’est de voir la région retrouver les stériles querelles du passé, source de tous les extrémismes.
Dans le concert des louanges, on n’aura pas manqué de relever hier une voix discordante, celle du ministre israélien de la Justice Yosef Lapid, pour qui Abou Ammar « avait fait du terrorisme une méthode ». Hé ! Hé ! La méthode n’avait pas trop mal réussi à l’Irgoun et au Stern.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est l’ultime sacrifice consenti à son peuple, le dernier pied de nez fait aux Israéliens et à leurs protecteurs américains. « Empêcheur de réaliser la paix, moi ? »... Et il s’en est allé, le guerrier fatigué, après avoir livré son dernier combat contre cette mort que tant de fois il avait narguée. On l’imaginerait sans peine, avec sa lippe moqueuse et l’œil goguenard de celui qui vient de jouer un vilain tour à tout le monde.
Tout de même, quoi de plus terrible en définitive pour un homme, l’ultime page de sa vie tournée, qu’un bilan presque entièrement négatif ? Ce raïs, pleuré aujourd’hui par son peuple, n’a été rien d’autre – mais c’était déjà beaucoup – qu’un symbole, l’incarnation d’un rêve. Un formidable catalyseur, certes, un excellent tacticien mais un piètre...