Dans cette saga arafatienne qui trouve un épilogue digne d’un thriller de politique-fiction – l’épais mystère entourant la maladie fatale, la querelle dont paraît être l’objet le considérable magot que laisse l’agonisant –, c’est un rôle franchement peu reluisant qui échoit à l’épouse du chef historique des Palestiniens.
Depuis des années, Souha Arafat n’était guère aimée de son propre peuple : celui-ci lui reprochait d’avoir déserté l’enfer de l’intifada pour les lumières, les fêtes et les toilettes de Paris, alors que son statut lui commandait de soutenir à tous les instants son conjoint en guerre, de faire la tournée des popotes, d’apporter réconfort aux blessés et aux familles endeuillées. Celle qu’Abou-Ammar appelait affectueusement Soussou s’est même vu gratifier par la très libre presse palestinienne du charmant sobriquet de Madame Sous-Sous, ses transferts de fonds et autres opérations bancaires lui ayant valu un début d’enquête de la justice française pour blanchiment d’argent.
Son image, Mme Arafat ne l’a pas trop améliorée en prétendant interdire toute visite aux compagnons du Raïs, en les accusant de chercher à l’enterrer vivant pour s’approprier son pouvoir. Les quatre mousquetaires d’Arafat ont fini comme on sait par se rendre à son chevet hier, avant d’être reçus au Quai d’Orsay puis à l’Élysée. Et même si le président palestinien n’est pas encore déclaré mort, le lieu de son inhumation – selon toute probabilité sa Mouqataa de Ramallah où il a passé, séquestré, les trois dernières années de son existence – vient d’être arrêté au terme de laborieuses négociations avec l’occupation israélienne. Maintenant que Souha Arafat a passé ses nerfs, on peut présumer que d’autres tractations, encore plus discrètes sans doute mais non moins serrées, devront établir ce qui revient à la femme de César et ce qu’il faut inévitablement rendre à l’Autorité autonome.
Il est bien connu que les gouvernants de tous les pays, démocraties comprises, disposent de fonds secrets, ces fameuses caisses noires dont ils font un usage discrétionnaire mais dont l’importance obéit néanmoins à certaines normes. C’est une autre chose cependant que de confondre dans une même besace son argent propre (c’est seulement manière de parler) et celui de l’État, comme c’est si fréquent hélas dans notre monde arabe : cela n’excluant pas une bien curieuse forme de transparence tant le procédé se trouve toléré, admis en effet, sinon formellement institutionnalisé. Plus d’une monarchie pétrolière connaît ainsi, au détriment de sa population, d’énormes difficultés de trésorerie, car les milliers d’émirs puisent souverainement dans la caisse. On cherche toujours dans le labyrinthe des paradis bancaires les milliards de l’Irakien Saddam Hussein, et plus d’un despote de la région a sans doute pris soin de se ménager – à Zurich, aux îles Caïmans ou ailleurs – un confortable viatique, pour parer à toute éventualité.
Pour sa part, l’Autorité palestinienne traîne derrière elle une fâcheuse réputation de corruption, qui lui a attiré d’ailleurs les réprimandes des pays donateurs comme du FMI. Classé par le magazine Forbes au neuvième rang des fortunes mondiales, Arafat n’avait pas des goûts de luxe, même s’il était généreux à l’excès avec Souha : sa résidence présidentielle de Gaza n’avait rien d’un palais, sa nourriture était frugale et sa tenue vestimentaire des plus modestes. L’argent des Palestiniens, cet homme qui se croyait sans doute éternel en était néanmoins le seul et unique détenteur : c’était pour lui un formidable instrument de pouvoir, servant à se gagner – et à se garder – allégeances et amitiés, aussi bien en Palestine que dans les camps de réfugiés des pays avoisinants. À en croire la presse israélienne, Abou-Ammar aurait même réussi à s’acheter les bonnes grâces d’un ancien responsable du Shin-Beth pour opérer des prélèvements peu orthodoxes sur un compte personnel auprès de la banque Zvi Leumi : ce qui montre, soit dit en passant, que la corruption n’est l’apanage de personne, même si la justice israélienne a renoncé à poursuivre un Ariel Sharon fortement suspect d’avoir perçu de substantielles commissions.
Cela dit, les gros sous ce n’est pas tout. Américains et Européens s’accordent à voir en effet dans la disparition annoncée de Yasser Arafat une occasion de relancer le processus de paix au Proche-Orient. À Hosni Moubarak, George W. Bush a réaffirmé hier son engagement dans la recherche d’un règlement et il s’est enquis de l’état d’Arafat au cours d’un entretien téléphonique amical – le premier depuis longtemps – avec Jacques Chirac. De son côté, Colin Powell a paru redonner vie à la « feuille de route », se disant impressionné en outre par le comportement des membres du directoire palestinien, dont l’unité et le sens des responsabilités avaient été loués, plus tôt dans la journée, par le ministre français des AE Michel Barnier.
Reste à savoir toutefois si Washington et Tel-Aviv donneront à cette occasion... l’occasion de porter ses fruits. Accusé de mener double jeu, d’encourager en sous-main le terrorisme, Arafat était devenu un prétexte idéal, un alibi parfait pour la poursuite des voraces desseins israéliens en Palestine. Mais laissera-t-on travailler ses successeurs ? Continuera-t-on d’exiger d’eux des miracles – réduire, au besoin par la force, les extrémistes tout en faisant des concessions à Israël – tout en les privant systématiquement, à coups de raids militaires et d’assassinats ciblés, des moyens de faire des miracles ?
Toute la question est là. Et la réponse vaut bien tous les millions en cavale de Yasser Arafat.
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