La France vient de coparrainer avec les États-Unis d’Amérique la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’Onu demandant le retrait de toutes les troupes étrangères, et le respect de la souveraineté et l’indépendance du Liban. La Syrie, qui n’avait pas été nommément désignée dans le texte de la résolution, l’a été par la suite dans le cadre du rapport, beaucoup plus sévère, du secrétaire général de l’Onu, M. Kofi Annan, lui demandant également de mettre fin à l’ingérence de ses services de renseignements dans les affaires intérieures du Liban. Même si cette résolution, comme tant d’autres, risque de ne pas être suivie d’effet, ou du moins que sa mise en œuvre dépend de l’issue du bras de fer américano-syrien, elle ôte toute légitimité à la présence de l’armée syrienne au Liban. Acquis considérable, qui compense largement les craintes de déstabilisation qu’elle suscite parmi une frange non négligeable de Libanais à qui le gouvernement répète sans relâche que sans la Syrie, c’est le chaos.
S’il est permis de supposer que les motivations de l’initiative des États-Unis n’ont qu’un lointain rapport avec leur intérêt soudain pour l’indépendance de notre pays, ce n’est pas le cas de la France, dont l’attitude est moins dirigée contre la Syrie qu’en faveur du Liban. Contrairement aux États-Unis qui ont toujours pratiqué une politique de deux poids, deux mesures dans la région, la position équilibrée de la France sur le conflit israélo-palestinien, sa politique favorable à l’égard du monde arabe, ainsi que son opposition courageuse et prémonitoire à l’invasion désastreuse de l’Irak donnent à son geste une autorité morale incontestable. Geste méritoire, dont les Libanais doivent lui être d’autant plus reconnaissants qu’on ne voit pas l’intérêt qu’a la France à s’attirer l’inimitié du gouvernement syrien et de ses alliés locaux. Survenant peu après la conférence de Paris II, convoquée sous l’égide du président Chirac pour soutenir financièrement le Liban, ce geste confirme une fois de plus l’amitié séculaire et indéfectible de la France pour le pays du Cèdre.
La mois prochain, le Xe Sommet de la francophonie se tiendra à Burkina Faso. Le gouvernement libanais ne manquera sans doute pas d’y répéter son refrain habituel. À savoir son attachement au maintien de l’armée syrien sur son territoire jusqu’à... la résolution du conflit israélo-arabe ! (ce qui revient à en reporter le retrait aux calendes grecques en dépit de l’accord de Taëf régissant cette présence). Les représentants libanais diront aussi que la Syrie est la garante de la stabilité et de la sécurité intérieures du Liban (alors qu’elle y a toujours joué le rôle de pompier pyromane, comme le montrent les tentatives de déstabilisation qui n’ont pas manqué de suivre le vote de la résolution de l’Onu). Ils évoqueront la légitimité de la poursuite de la résistance du Hezbollah à l’occupation israélienne (alors que l’Onu estime à juste titre qu’Israël a entièrement évacué le Liban-Sud). Et bien entendu, ils souligneront le rejet de toute ingérence dans ses affaires intérieures (alors que la Syrie vient ouvertement de lui imposer un amendement constitutionnel visant à reconduire le mandat du président de la République. Sans compter que la composition du gouvernement libanais se décide moins à Beyrouth qu’à Damas ou même à Anjar, siège du chef des services de renseignements syriens au Liban).
On peut toutefois espérer que les chefs d’État et de gouvernement des pays francophones réunis à Ouagadougou ne seront pas dupes de la langue de bois de nos représentants et que, passant outre à leurs objections, ils suivront l’exemple de la France en entérinant la résolution 1559 de l’Onu. Il en va de la crédibilité de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et de son ambition de jouer un rôle politique parallèlement à sa vocation culturelle. Il en va aussi de sa capacité à se montrer fidèle à défendre les valeurs de solidarité, de démocratie et de droits de l’homme dont elle se réclame. Valeurs universelles qui justifient le droit d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, à plus forte raison quand son gouvernement n’est pas maître de ses décisions.
Cet appel aux dirigeants francophones n’est nullement motivé par une quelconque inimitié envers la Syrie et son peuple, si proche de nous. En effet, comme la majorité de mes compatriotes, je pense qu’il est de notre intérêt de conserver avec elle d’excellentes relations politiques et économiques. Mais cela ne doit pas nous empêcher de réclamer qu’elle cesse de prendre le Liban en otage, et de souhaiter enfin recouvrer notre indépendance.
Ibrahim TABET
Secrétaire général du comité libanais
du Forum francophone des affaires
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