Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

IMPRESSION La jupe de Sagan

C’est une des rançons les plus douloureuses de la gloire que de se voir tout à coup livré aux regards et au jugement d’autrui. L’audimat est un grand boulimique de ces dialogues, talk-shows, spectacles universels déguisés en quatre-z-yeux privés. Une interview se déroule sur une corde raide. La forme classique en est bien sûr le questionnaire convenu, qui permet à l’interrogé d’émettre des déclarations préparées d’avance. Dans ce cas, le journaliste n’est qu’un passeur, un tendeur de perche, un arrangeur complaisant. Il est alors gêné aux entournures, avec ce sentiment de ne pas exercer sa mission de révélateur. Idéalement, une interview éclaire un personnage. Entre les lignes, on devine ses intérêts, ses intentions, sa nature. C’est l’épreuve à travers laquelle il va jouer son image, susciter de la sympathie ou, au contraire, des allergies tenaces. Le jeu des questions et des réponses est un blitz dangereux où l’on peut trébucher à tout moment. Examinateur indiscret, le journaliste qui sait faire oublier caméra et magnétoscope maîtrise l’ombre et la lumière. Qu’il soit favorable à son client, il s’arrange pour que le public lui soit acquis, à condition que son aménité ne soit pas trop flagrante. Que l’interrogé lui soit antipathique, mais qu’il lui soit supérieur en arrogance et en entregent, alors s’installe un combat de titans où forcément l’un aura la peau de l’autre. Il n’y a pas de troisième voie. Quand des carrières en dépendent, seul compte le résultat. Et taisez-vous El-Kabach ! Dans le cadre de sa rétrospective sur Françoise Sagan, TV5 a exhumé une interview désopilante menée par Pierre Desproges avec le chef de file de la nouvelle vague. Le grand timide qu’était au fond ce comique extraverti avait apparemment compté sur l’inspiration du moment pour initier le dialogue. D’une main audacieuse, il avait tâté la jupe de l’écrivain, examiné sa texture. Était-elle agréable à porter ? Facile à entretenir ? Sagan se prêtait candidement au jeu : non elle ne se froisse pas, oui, elle est légère, non elle ne la lave pas en machine, ni à la main, elle envoie tout au pressing. Cette femme surmédiatisée qui multipliait les frasques et sur laquelle tout le monde croyait tout savoir révélait ainsi, insidieusement, un volet intime de sa vie. Quand l’image cathodique et le papier glacé transforment les gens en icônes irréelles, l’approche de Desproges les ramène à leur statut d’humains. Entre les mains du journaliste, la jupe se met à portée de toute main. Un peu déstabilisée, Sagan confie, le lendemain, son inquiétude pour l’avenir du jeune homme dans cette carrière qui ne pardonne rien. Elle ne réalise pas encore la charge d’émotions qu’apporte au public ce questionnaire sans grand intérêt. À l’imaginer préoccupée, comme tout le monde, par l’entretien de ses vêtements (ils ont donc une vie après la photo!) et laisser entrevoir, ne serait-ce qu’un instant, Sagan délaissant l’écriture, les bolides, l’alcool et le jeu pour laver à la main cette jupe que la télé sacralise, Desproges a contribué à matérialiser son image. La subtilité dans cette séance particulière consistait à faire bouger la statue sans basculer dans le trivial. Tendre Desproges ! En quelques mots, il a trouvé ce style simple et naïf et faussement distant qui ne menace personne. Sans prise de bec, ni prise de tête, par-delà les scandales et les passions qui entouraient sa victime, par le simple froissement d’un tissu entre les doigts, il a su montrer Sagan telle qu’en elle-même. Vieille enfant gâtée, elle ignorait la lessive ; désinhibée par rapport aux choses du corps, elle s’est gentiment laissé toucher, et le tissu doux de sa jupe révélait sa propre fragilité. Joueuse, elle a répondu à des questions absurdes sans se laisser désarçonner. Indulgente, elle n’a gardé de cette séance qu’un souvenir d’inquiétude pour l’avenir du journaliste débutant. Tout était dit. Fifi ABOUDIB

C’est une des rançons les plus douloureuses de la gloire que de se voir tout à coup livré aux regards et au jugement d’autrui. L’audimat est un grand boulimique de ces dialogues, talk-shows, spectacles universels déguisés en quatre-z-yeux privés.
Une interview se déroule sur une corde raide. La forme classique en est bien sûr le questionnaire convenu, qui permet à l’interrogé d’émettre des déclarations préparées d’avance. Dans ce cas, le journaliste n’est qu’un passeur, un tendeur de perche, un arrangeur complaisant. Il est alors gêné aux entournures, avec ce sentiment de ne pas exercer sa mission de révélateur. Idéalement, une interview éclaire un personnage. Entre les lignes, on devine ses intérêts, ses intentions, sa nature. C’est l’épreuve à travers laquelle il va jouer son image,...