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Actualités - Opinion

Impression Sables

On dit que le désert n’est pas un lieu de silence. On dit qu’une rumeur phénoménale le trouble à longueur de temps. Ce grondement d’orage, c’est le murmure décuplé de myriades de grains de sable poussés les uns contre les autres, glissant le long des dunes, trébuchant contre le vent. Le sable. Il est le ventre de la terre, moelleux et chaud, et puis tout à coup froid quand le soleil s’en retire. Il est fixe et mouvant, liquide et dur, envahissant, rampant, inexorable. Il reflète l’éternité, mais on l’enferme pour mesurer le temps. Traître ou complice, il retient signes et traces, et tout aussitôt les efface. Je pense à cet épisode de l’Évangile, Jésus traçant des signes sur le sable quand une prostituée lui fut présentée. Qu’étaient-ils, ces dessins éphémères, sinon, peut-être, une sentence livrée au caprice du vent. Absolution. En un point de ce Sahara qui déroule ses sortilèges de l’Atlantique jusqu’à la mer Rouge, tout au long du tropique du Cancer, il existe une petite ville dévorée par les sables. Aux confins de la Mauritanie, Tichit est une survivance contre nature. Ses habitants peinent à se procurer tant la nourriture que l’eau, et leurs journées sont rythmées par un déblaiement incessant de la reptation des sables. Une tradition voulait que les étudiants en route vers La Mecque viennent quérir dans cette oasis précaire un asile pour s’y restaurer. Là, l’hospitalité leur était offerte en contrepartie de leurs connaissances. Tout ce qu’ils savaient, ils le consignaient dans des manuscrits qu’ils laissaient en partant à leurs hôtes. À Tichit, chaque famille possède un certain nombre de ces ouvrages inestimables. Les hommes s’attellent à les recopier pour les sauver de l’usure, et les femmes leur refont des reliures en peau de chèvre quand celles-ci tombent en lambeaux. Les vieillards les connaissent par cœur, et quand leur vue est trop basse pour qu’ils puissent les relire encore, un plus jeune les déchiffre pour eux. De leurs voix éraillées, ils l’accompagnent comme en un chant, complétant phrases et rimes. Ils déploient sur les murs de pisé des voyages fabuleux et des sagesses comme seul le désert en génère. Dans ce territoire où tout s’efface, Tichit est la ville qui inscrit. Depuis des siècles, sa vocation est de repousser le désert. Non seulement celui du sable qui brouille les pistes et déroute le voyageur, mais aussi celui de la mémoire que rien en ces lieux ne retient. Une douzaine de kilomètres de plage, ce n’est peut-être pas grand-chose. Mais dans notre pays exigu, le rivage de Tyr est un coin de voile levé sur l’infini. S’il est vrai que géographies et climats prennent part à la construction des peuples, il est des lieux propices à la vie des légendes. Sur ce long ruban sablonneux, à la nuit tombée, la mer s’apaise. Un feu de joie épuisé forme un point incandescent qui relie la terre au souffle de l’esprit. Gorgé d’eau et enfin immobile, le sable capture dans sa moire astres furtifs et nuages égarés. Sur cette plage, un jour, une mortelle fut nécessaire à un dieu. Europe, princesse de Tyr, se laissa alors emporter par Zeus transformé en taureau. Est-ce une histoire de sable ? Oui, sans doute, de sable et d’eau. D’une terre qui retient le ciel et grise ses hommes d’horizon. Les pieds dans ce sable-là, les yeux dans ce bleu-là, rien ne paraît impossible. Fifi ABOUDIB
On dit que le désert n’est pas un lieu de silence. On dit qu’une rumeur phénoménale le trouble à longueur de temps. Ce grondement d’orage, c’est le murmure décuplé de myriades de grains de sable poussés les uns contre les autres, glissant le long des dunes, trébuchant contre le vent. Le sable. Il est le ventre de la terre, moelleux et chaud, et puis tout à coup froid quand le soleil s’en retire. Il est fixe et mouvant, liquide et dur, envahissant, rampant, inexorable. Il reflète l’éternité, mais on l’enferme pour mesurer le temps. Traître ou complice, il retient signes et traces, et tout aussitôt les efface. Je pense à cet épisode de l’Évangile, Jésus traçant des signes sur le sable quand une prostituée lui fut présentée. Qu’étaient-ils, ces dessins éphémères, sinon, peut-être, une sentence...