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Actualités - Opinion

Impression Jeunesse ennemie

L’Université Saint-Joseph est un îlot coincé entre deux parallèles. On y accède par la rue du Liban, longue et austère comme un jour sans pain, parsemée d’églises closes et de papeteries. On en sort par la rue Monnot, piétonne, conviviale, foisonnante, destinée aux promenades postprandiales, la main dans la main, les yeux dans la même direction, c’est-à-dire ailleurs, un jour, le plus loin possible. En attendant, à Monnot, le soir, on refait le monde en le noyant dans la vodka et la techno. À Monnot, le soir, on oublie le jour, et le jour qui suit. Ce jour-là, rue du Liban, combien de brigadiers, combien de capitaines ? Des régiments entiers de gendarmes bouclaient le quartier. Il faut croire que l’action n’avait pas encore commencé : de jeunes filles passaient, radieuses et souriantes au soleil de mars, le cartable en bandoulière. Que se passe-t-il ? Rien ! On se promène. Les étudiants s’apprêtent à manifester. Bientôt, ils déborderont de l’île. Qu’importent leurs slogans, on a les causes qu’on peut, et l’ennemi qu’on désigne n’est pas toujours celui qu’on croit. Voici donc les forces en présence : d’une part, des brigades pléthoriques de gardiens de l’ordre, la matraque fébrile et la gâchette nerveuse, blindées de casques et de boucliers ; d’autre part, des étudiants au sourire désarmant, équipés de banderoles et de leur seul mépris, ricanant à l’idée de faire si peur à cette république qui les diabolise et qui pour peu brandirait sous leur nez de l’ail en grelots et des pieux crève-cœur. La plupart sont maigres d’avoir poussé trop vite. Leurs jambes chaloupent sur des pieds trop grands. Ils sont pâles d’avoir abusé de leurs nuits pour étudier en semaine, et le week-end pour aimer et pour rire. Ils ont parfois les cheveux longs, des tatouages, des piercings, toutes ces choses irrémédiables qu’on inflige à sa peau pour ne pas oublier à 40 ans qu’on en eut un jour la moitié. Toutes ces choses qui donnent de l’urticaire aux gendarmes. Pour s’en défendre, ces derniers ont souvent giflé – de quel droit – des jeunes qui affichaient gentiment une esthétique incompatible avec le complet camouflage-holster-man’ouché, uniforme rassurant des hommes du « bon droit ». De toute façon, dans toute démocratie de façade, dans tout régime opaque où « servir » ne se conjugue qu’au mode réfléchi, l’étudiant est considéré comme une espèce menaçante. Au Liban, dans les nombreuses régions encore soumises de fait à des régimes féodaux, les universités ont toujours été interdites de cité. Car, l’étudiant a une fâcheuse tendance à repenser le monde dans lequel il vit. Un monde qui tiendrait compte de sa soif d’idéal et qui naturellement lui ferait une place. Mais repenser un ordre qui a l’avantage de convenir à ses dirigeants, voilà qui ébranle la sécurité de l’État. S’est-on jamais adressé directement à ces jeunes, depuis les hautes sphères du pouvoir ? On parle d’eux à la troisième personne, comme s’ils n’existaient pas. S’est-il trouvé un homme de pouvoir pour leur dire « je vous ai compris » ? A-t-on jamais demandé leur avis ou au moins fait semblant de les consulter ? On se plaint qu’ils manifestent. A-t-on jamais songé que par-delà leurs revendications, ils cherchent seulement à rappeler leur existence ? Manifester : montrer. Les cheveux, les tatouages, le piercing : une lutte contre l’invisibilité. Hier pourtant, au centre-ville, « on » leur a encore montré qu’on les a vus. Des gendarmes par centaines, des boucliers, des matraques, des camions de pompiers, plus que Madrid n’en a rassemblé au plus fort de la tragédie du 11 mars. Côté ego, pour les manifestants, c’était plutôt flatteur de se dire qu’il a fallu mobiliser tout ça contre un délit d’opinion. Côté prestige, pour la sécurité civile, c’était bien mal calculé. Ces enfants sont-ils si dangereux que pour les faire taire il faille recourir à des moyens aussi démesurés ? Que ferait-on alors en cas d’attaque ennemie ? Aux dommages collatéraux, le départ des jeunes et le vieillissement de la population. On se prend à soupçonner qu’il y a là un plan occulte, pervers et radical contre le chômage et la liberté d’expression. Fifi ABOUDIB
L’Université Saint-Joseph est un îlot coincé entre deux parallèles. On y accède par la rue du Liban, longue et austère comme un jour sans pain, parsemée d’églises closes et de papeteries. On en sort par la rue Monnot, piétonne, conviviale, foisonnante, destinée aux promenades postprandiales, la main dans la main, les yeux dans la même direction, c’est-à-dire ailleurs, un jour, le plus loin possible. En attendant, à Monnot, le soir, on refait le monde en le noyant dans la vodka et la techno. À Monnot, le soir, on oublie le jour, et le jour qui suit.
Ce jour-là, rue du Liban, combien de brigadiers, combien de capitaines ? Des régiments entiers de gendarmes bouclaient le quartier. Il faut croire que l’action n’avait pas encore commencé : de jeunes filles passaient, radieuses et souriantes au soleil de mars, le...