Le lieu: une sortie de gare. La scène: quatre jeunes, la vingtaine, portant des sacs à dos et cherchant sur un plan leur chemin dans la ville. «Sans aucun doute des touristes», penserait-on, surtout si cette scène a priori courante, voire banale, se passe dans une ville cosmopolite comme Tokyo, où des milliers de touristes affluent tous les jours. Pourtant, dans le monde paranoïaque d’aujourd’hui, un seul mot peut évoquer des images beaucoup plus puissantes que des apparences totalement innocentes.
Cela s’est passé il y a quelques mois, peu après mon arrivée au Japon. Je me promenais, avec des amis libanais (tous étudiants dans des universités japonaises), à la découverte des monuments de Tokyo. L’air paumé, je regardais autour de moi, cherchant un passant capable de nous guider. Et voilà que je tombe sur un policier. Mais avant même d’avoir eu le temps de lui adresser la parole, «America?» nous a-t-il lancé. Surpris, nous avons répondu que nous étions Libanais. Alors, après un bref instant de réflexion, il nous a demandé de le suivre. Quelques minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés dans le poste de police de la gare. Ahuris, nous ne savions pas comment réagir. Après tout, nous n’avions rien fait de grave pour être interrogés par des policiers. Mais nous avons vite eu la réponse à toutes nos réflexions intérieures. Dans son anglais rudimentaire, le policier essayait de nous dire qu’il s’agissait de mesures préventives contre d’éventuelles «attaques terroristes». J’ai reçu ces mots comme une gifle. Voilà qu’on nous soupçonnait d’être des terroristes rien qu’en raison de nos origines. Je me suis senti profondément humilié. Mais je ne trouvais pas la force de protester. Après tout, je comprenais les inquiétudes des Japonais dans un monde où, un peu partout, des bombes sont posées presque toutes les semaines par des fanatiques.
Au fond, je n’avais aucune raison de m’inquiéter. Mes papiers étaient en règle. Pourtant, même après avoir montré mes cartes de résidence et d’étudiant, j’ai dû remplir des papiers et fournir toutes sortes d’informations personnelles… Je commençais à penser que la réaction des policiers devenait un peu démesurée. La situation s’avérait d’un tel absurde ! Tout s’est passé tellement vite, les policiers nous traitaient gentiment, et ils ont même poussé des «Ah!» d’admiration en apprenant que nous recevions tous la « prestigieuse » bourse d’étude du gouvernement japonais. Apparemment, qu’importe que l’on soit étudiant, que l’on n’ait pas de barbe, que l’on porte des jeans, notre seule origine résume aux yeux des autres ce que l’on est.
Jusqu’ici, tout cela pouvait encore passer, mais au moment où nous pensions pouvoir enfin partir, un des policiers exigea de relever nos empreintes digitales. Je bouillais de rage. Pourtant, comme les autres, je me suis plié aux ordres.
Après cet incident, je me suis senti triste d’avoir tacitement accepté d’être traité comme un criminel. Je m’en suis voulu de n’avoir pas eu le courage de protester. Au fond, j’avais compris qu’il ne me servait à rien de trimbaler ma fierté de Libanais. Pour une grande partie des habitants de cette planète, le Liban n’est, en effet, qu’un pays associé au terrorisme. Après tout, aurais-je pu faire face à ce consensus international qu’est le préjugé : « Tous les Arabes sont une menace à la sécurité du monde entier?»
Des mois plus tard, je gardais toujours un certain sentiment d’amertume lorsqu’un jour, j’ai reçu un e-mail d’une des amies qui m’accompagnaient à Tokyo ce jour-là. Elle m’expliquait qu’elle avait parlé de cet incident à son tuteur. Ce dernier, outré, avait alors contacté un journaliste, lequel avait écrit par la suite un article dénonçant la réaction démesurée de la police. Une enquête a alors été ouverte à la suite de laquelle le chef de la police a ordonné la destruction des empreintes digitales et s’est excusé auprès de mon amie par téléphone.
J’ai été profondément soulagé de voir que cette histoire se terminait de la sorte. J’ai alors ressenti une impression de sécurité : au moins ici, au Japon, les médias sont assez puissants pour prendre la défense des individus, et surtout pour provoquer un changement réel dans l’attitude des autorités. Quelque part, je pense que ma «dignité humaine» est sauve.
Raed el-RAFEI
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