Les piètres stratèges qui ont planifié les cinq attentats du week-end contre des églises s’attendaient-ils vraiment à voir le bon peuple, sunnites, Turcomans et chiites confondus, applaudir à leur folle équipée ? Passé le premier moment de stupeur – les attaques représentent une attristante première dans l’escalade de la violence qui frappe le pays depuis des mois –, les condamnations se sont multipliées, la plus remarquable étant celle du grand ayatollah Ali Sistani qui, de Najaf, a parlé de « crimes terribles » et appelé au « respect du droit des chrétiens et des adeptes des autres religions à vivre en paix chez eux, en Irak ». Le mouvement de Moqtada Sadr est allé encore plus loin, évoquant « les portes ouvertes » aux chrétiens. Le chef de l’État Ghazi al-Yaouar, pour sa part, a fustigé les agissements de « ceux qui tuent nos frères et nos fils et détruisent nos maisons et nos lieux de prière ». L’Iran des mollahs et les Frères musulmans d’Égypte y sont allés, eux aussi, de leur couplet de circonstance. Et comme il faut bien faire assumer la responsabilité du crime à quelqu’un, une première indication sur l’identité des commanditaires des plasticages a été fournie dès hier par le conseiller à la Sécurité nationale, qui a mis en cause la nébuleuse d’Abou Moussaab Zarkaoui, proche dit-on du réseau el-Qaëda.
Chaldéens, syriens-catholiques ou orthodoxes, assyriens, ils représentent près de trois pour cent d’une population de 24 millions d’âmes, soit quelque 750 000 personnes. Vers la fin de l’été dernier, les premiers plasticages se produisaient, visant des débits de boissons alcoolisées, mais aussi des magasins d’habillements féminins ou des salons de coiffure. Depuis, nombreux sont les chrétiens qui ont opté pour un exil momentané, généralement vers la Syrie ou la Jordanie, en attendant une normalisation à l’échelle nationale qui s’avère pour l’heure plutôt problématique.
De la manière la plus inattendue qui soit, la plus brutale aussi, une nouvelle étape a été franchie en ce funeste dimanche dans le lent et combien douloureux cheminement de l’Irak vers la rédemption. Cette fois cependant, les dangers encourus dépassent de beaucoup le stade purement sécuritaire et menacent le devenir même du pays. Si dans un passé récent des incidents s’étaient produits qui prenaient pour cibles des lieux de culte, ils avaient été rapidement circonscrits. Des voix s’étaient alors élevées pour calmer les appréhensions et affirmer solennellement que les risques d’une conflagration d’origine confessionnelle étaient définitivement écartés. De fait, les provocations avaient cessé, exception faite de rares éruptions heureusement sans lendemain. C’est dire combien grave est le précédent qui vient d’être créé. Tout autant que l’horreur vécue au quotidien par Bagdad, Mossoul et tant d’autres villes, il y a le risque de voir la situation échapper à tout contrôle et déboucher non plus sur ce choc des civilisations jadis prédit par Samuel Huntington, mais bel et bien sur une catastrophe à l’échelle régionale dont Israël ne pourrait que tirer le plus grand profit. Comment en effet convaincre alors le monde que la coexistence est possible au sein d’un État pluriconfessionnel et que l’entité sioniste, édifiée conformément au vieux rêve de Theodor Herzl et de ses partisans, est une hérésie, surtout à l’heure des grands regroupements et de la mondialisation ?
On voudrait croire que les événements des dernières heures ne sont que le fruit d’un effarant vide sécuritaire, lui-même issu de l’incapacité de l’Amérique à gagner la paix après avoir remporté la guerre. À cet égard, la prise de position de Colin Powell, à l’issue de son périple proche-oriental et européen, en faveur d’un appui au peuple irakien « pour l’aider à bâtir une vie meilleure » a dû être moyennement appréciée à Bagdad. D’autant plus que le secrétaire d’État s’est bien gardé de chiffrer le désir des États-Unis de hâter la reconstruction. Encore moins explicite, le vice-Premier ministre Barham Saleh s’est contenté d’annoncer que le pays croulera sous les dollars – 9 milliards, a-t-il même précisé – mais pas avant... décembre de cette année. À d’autres de justifier un tel retard par des considérations de haute politique ou de basses contingences budgétaires. D’ici là, les infrastructures, la création d’emplois devront attendre. Et la sécurité pourra toujours se détériorer un peu plus chaque jour, mais qu’importe : l’Administration républicaine se prépare à faire passer un mois d’enfer à John Kerry.
Quelqu’un devrait le dire à George W. Bush : ne serait-il pas en train de se tromper d’ennemi ?
Christian MERVILLE
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