«Aladin in memoriam». Pièce prémonitoire de Gabriel Boustany créée jadis au Théâtre de Beyrouth, qui ferme ses portes sous peu. Commentant la tribune-plaidoyer d’Etel Adnan consacrées aux sites dramatiques de la capitale (voir «L’Orient-Le Jour» du 22 juillet), Alain Plisson (producteur, metteur en scène, auteur et acteur) rappelle ci-dessous la belle, la triste histoire de ce haut lieu culturel bientôt perdu:
Je m’étonne qu’Etel Adnan, dont j’apprécie les multiples talents et qui a connu le foisonnement intellectuel du Liban dans les années 60-70 – elle en fut une des figures emblématiques – ait pu, dans son récent plaidoyer pour la création d’espaces culturels au Liban publié dans vos colonnes, occulter complètement le rôle et l’importance du Théatre de Beyrouth dans la mouvance théâtrale au Liban.
En se situant trente-cinq ans après le Grand Théâtre qu’elle mentionne et trente-cinq ans avant l’ouverture du Madina, le TDB a vu naître le théâtre libanais. J’irai même jusqu’à dire qu’il n’y aurait pas eu de théâtre au Liban si ce dernier n’avait pas existé!
Faut-il rappeler que c’est sur ces planches-là que nos plus grands metteurs en scène ont fait leurs premières armes: Antoine Moultaka, Mounir Abou Debs, Chakib Khoury, Berge Fazlian, Gérard Avédissian, Jalal Khoury, Jean-Marie Meshaka et, bien entendu, Roger Assaf. C’est là que des actrices et des acteurs comme Rafic Ali Ahmad, Antoine Kerbage, Raymond Gébara, Nabil Aboul Hosn, Madonna Ghazi, Reda Khoury, Latifé Moultaka, Élias Élias et, bien entendu, Nidal el-Achkar ont affronté, pour la première fois, le public beyrouthin.
C’est là que Gabriel Boustany, à qui un hommage a été rendu cette année, a présenté ses premières œuvres. Et c’est toujours là que naquit un théâtre politique et engagé qui a fait date, avec des œuvres comme Majdaloun, Jeha dans les villages frontaliers, Yacoub, Mirjane et Tefa’ha.
Le Théâtre de Beyrouth a été et reste, jusqu’à ce jour, un véritable centre de la pensée intellectuelle au Liban. Roger Assaf, qui durant ces cinq dernières années en a assumé la gestion, a multiplié les échanges, les rencontres, ouvrant ses portes à tout une nouvelle génération de jeunes talents qui ne trouvaient pas ailleurs d’espace pour les accueillir. Le TDB et le groupe Shams leur ont permis de s’exprimer. Je pense au festival annuel du mois de mars ouvert aux jeunes musiciens, chanteurs, danseurs, chorégraphes ou auteurs. Je pense aussi à Issam Boukhaled et à sa femme, la lumineuse Bernadette, qui incarnent parfaitement le nouveau visage du théâtre au Liban et qui assument avec talent la relève de leurs aînés.
Avec le départ de Roger Assaf vers d’autres lieux plus propices à ses multiples activités, le Théâtre de Beyrouth risque de disparaître lui aussi, comme celui du Madina.
Dans les annés 60, il y avait eu un mécène, en l’occurrence Saïd Sinno, pour le reconstruire. Aujourd’hui, il n’y a plus de mécènes, et les millionnaires dont parle Etel Adnan ont d’autres préoccupations que le théâtre: celles de devenir… milliardaires! Pourtant, il suffirait de quelque 40 à 80000 dollars pour sauver ce lieu mythique.
Cela dit, pour ne pas terminer sur une note pessimiste, – bien que je ressente la fermeture d’un théâtre, quel qu’il soit, comme un coup de poignard, dans le dos de surcroit! – je tiens à préciser, à l’intention d’Etel Adnan, que ce centre culturel dont elle rêve va, sans doute, devenir une réalité grâce à Roger Assaf. Car, là où il va créer son nouveau théâtre, il y aura une vidéothèque, toute la mémoire théâtrale du monde arabe, des archives, une bibliothèque, des salles de travail pour des ateliers, des conférences ou des expositions. Tout n’est donc pas perdu… sauf le Théâtre de Beyrouth.
Et puisqu’Etel Adnan suggère de prendre les choses en main, pourquoi ne donnerait-elle pas l’exemple? Je suis prêt à la suivre!
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Je m’étonne qu’Etel Adnan, dont j’apprécie les multiples talents et qui a connu le foisonnement intellectuel du Liban dans les années 60-70 – elle en fut une des figures emblématiques – ait pu, dans son récent plaidoyer pour la création d’espaces culturels au Liban publié dans vos colonnes, occulter complètement le rôle et l’importance du Théatre de Beyrouth dans la mouvance théâtrale...