Qui d’autre aurait pu signer pareille supplique ? Ils sont une centaine de parlementaires italiens à s’être adressés à Ralph Nader pour l’adjurer de ne pas maintenir sa candidature à la présidentielle du 2 novembre, « parce qu’elle pourrait coûter à John Kerry une défaite ». Et qu’il importe d’« éviter d’offrir à George W. Bush une seconde possibilité qui serait assez coûteuse pour l’Amérique et pour l’entière communauté internationale ». En quelques mots, tout est dit sur le grand enjeu de l’événement appelé à se dérouler dans un peu moins de cent jours. Jamais peut-être depuis que la politique, quittant les hauteurs olympiennes où elle se complaisait, est devenue aussi la res des pauvres plébéiens que nous sommes, une décision d’un corps électoral n’aura été porteuse d’aussi lourdes éventualités pour l’humanité tout entière. Cela fait des décennies que l’Amérique semble s’être engagée dans une entreprise cyclopéenne destinée à bouleverser tout à la fois notre planète et notre existence, jusque dans les moindres détails. C’est pourquoi la grand-messe qui se tient depuis hier et pour quatre jours dans le Fleet Center de Boston est bien plus qu’une simple convention comme tant d’autres qui l’ont précédée : outre l’investiture par le Parti démocrate de son candidat, il s’agit de proposer à l’Amérique, c’est-à-dire encore une fois au monde, une nouvelle approche des problèmes majeurs de notre temps, lesquels – n’en déplaise aux néoconservateurs de Washington – ne concernent pas uniquement un terrorisme de plus en plus planétaire et la sauvegarde des intérêts de l’Amérique, deux thèmes qui divisent profondément, sur la forme plus que sur le fond peut-être, l’électorat.
Dès les premiers discours prononcés en soirée, les orateurs ont donné le ton de l’étape à venir : le besoin de rassembler s’impose dans un pays aussi divisé aujourd’hui qu’il le fut au plus fort de la guerre du Vietnam, et où les multiples strates ethniques ont définitivement choisi de coexister au sein d’un « salad bowl » plutôt que de se fondre dans un illusoire « melting-pot ». D’autant plus que, les couches défavorisées et les Noirs passant pour acquis à leur cause, les démocrates veulent s’adresser maintenant à la classe moyenne – ce qui explique en partie leur choix de John Edwards, censé rendre plus « humaine » l’image d’un Kerry par trop patriarcal. Trop changeant aussi, au point d’être qualifié de girouette, sur nombre de sujets primordiaux : Irak, économie, relations extérieures, protection du pays. Certes, le slogan qu’il vient de lancer, « Plus fort à l’intérieur, respecté à l’étranger », est propre à faire l’unanimité, mais ce n’est pas avec des phrases bien tournées que l’on gagne une bataille à l’échelle nationale.
Dès son intervention de clôture, jeudi, John Kerry pourra être en mesure de démentir tous les pronostics qui le donnent au coude-à-coude avec l’actuel locataire de la Maison-Blanche et de faire basculer le camp des indécis. Depuis 1797, il y a eu vingt-huit élections comportant un président sortant. À neuf reprises, celui-ci a été battu et chaque fois parce qu’il péchait par manque de crédibilité. Opposé en 1948 à l’insipide Thomas Dewey, Harry Truman avait su gagner à sa cause l’électorat et inverser la tendance en sa faveur, un exploit que Jimmy Carter n’avait pu rééditer, en 1980, face à Ronald Reagan, toujours faute d’avoir su être convaincant. Il est trop tôt pour se hasarder à affirmer que Bush continuera jusqu’au bout à traîner le poids des errements de son premier mandat. Encore qu’il y aurait lieu de s’interroger, au vu des récents sondages, dont l’un au moins porte sur la guerre d’Irak : il y a un an, plus de 75 % d’Américains étaient favorables à la décision de l’Administration républicaine ; aujourd’hui, ils sont plus de 60 % à la désapprouver.
Le week-end dernier, le candidat démocrate a donné, en un éloquent raccourci, une idée de l’âpreté du round à venir. « Plus forte, plus sûre, l’Amérique ? » s’est-il interrogé devant un groupe de journalistes, citant l’une des phrases préférées de son adversaire. L’effet a été d’autant plus saisissant qu’il pointait un doigt accusateur sur un exemplaire du rapport de la commission sénatoriale sur les attentats du 11 septembre.
Il est prévu que les grands débats télévisés, trois au total, entre les deux hommes se dérouleront à l’automne. Entre-temps, les camps en présence auront sorti de leur arsenal la grosse artillerie. Aux États-Unis, les blockbusters ne sont pas produits seulement à Hollywood.
Christian MERVILLE
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