Point n’est besoin pour le savoir d’avoir passé la moitié de son existence le nez dans son Dalloz : une firme convaincue d’avoir maquillé son bilan est clouée au pilori ; un comptable qui aurait trafiqué ses chiffres est envoyé derrière les barreaux d’une cellule avec prière de réviser sa table de multiplication. Mais que fait-on d’un homme politique, président des États-Unis de surcroît, qui trompe ses concitoyens, et le monde entier, pour justifier une expédition militaire, avec son cortège de victimes et de destructions ? On le désavoue, en attendant de le faire plus concrètement le 2 novembre. Appelés à se prononcer sur les rares éléments rendus publics du rapport établi en fin de semaine par une commission sénatoriale, les Américains commencent à éprouver, dans une proportion qui devrait en inquiéter plus d’un dans le camp républicain, de sérieux doutes sur l’aptitude de George W. Bush à diriger le pays pour les quatre années à venir.
Il y a de quoi. Après avoir eu un « grand communicateur » en la personne de Ronald Reagan, l’Amérique aurait hérité, dès l’an 2000, d’un «grand manipulateur». La dernière manœuvre en date prêterait à rire si elle n’émanait d’un membre éminent de l’Administration. Tom Ridge, secrétaire à la Sécurité intérieure, vient de faire état d’informations sur une attaque que les terroristes prépareraient contre le territoire américain. Des précisions, ont demandé les journalistes. Pressé de questions, le brave homme a fini par avouer : « Nous ne possédons pas d’informations précises sur l’heure, le lieu et la tactique. » Avant d’ajouter, comme pour rassurer son auditoire : « Mais avec le FBI et la CIA, nous travaillons diligemment à connaître tous les détails de l’affaire. » Petit à petit, un climat est en train de se créer, lourd de menaces diffuses mais qui, le moment venu, jugent les stratèges du GOP, devrait servir la cause de la réélection.
On n’est pas prêt d’oublier certains sondages, celui de septembre 2003 notamment, établi par le Washington Post, indiquant que 69 pour cent des Américains demeurent convaincus de l’implication de Saddam Hussein dans les attaques du 11 septembre ; ni cette étude de l’Université du Maryland révélant que 80 pour cent des téléspectateurs de Fox News, la grande machine à mensonges de l’arsenal bushien, pensent que l’on a découvert en Irak des armes de destruction massive, ou encore qu’il existe des liens entre Bagdad et el-Qaëda, enfin – ce qui est autrement plus grave – que le monde unanime approuve l’intervention US.
Un incident combien révélateur s’était produit il y a peu, dont on vient seulement d’apprendre les détails. Lors des obsèques de Ronald Reagan, les services de sécurité avaient cru à un début d’attentat parce que l’avion transportant le gouverneur du Kentucky, Ernie Fletcher, n’avait pas été identifié par la tour de contrôle. Aussitôt, l’ordre d’évacuer le Capitole et tous les bâtiments voisins avait été donné, créant un début de panique qui avait mis longtemps à se calmer.
Les conclusions les plus importantes, les plus lourdes de conséquences aussi, contenues dans les 511 pages du rapport sénatorial du week-end dernier, ne seraient publiées qu’après l’élection présidentielle. Mais les membres démocrates de la commission, John Rockefeller en tête, ont déjà fait savoir qu’ils allaient se battre pour en obtenir la parution bien avant cette date. Le débat porte pour l’essentiel sur la responsabilité politique dans l’aventure irakienne : qui, de la Maison-Blanche ou de la centrale de Langley, s’est servi de l’autre pour parvenir à ses fins –, et au service de quelle cause ? Maintenant que George Tenet a été sacrifié sur l’autel de la raison d’État, les faucons qui entourent le chef de l’Exécutif et qui lui dictent sa conduite veulent donner l’impression qu’il n’est plus besoin de balayer la voie menant à Pennsylvania Avenue. Mais il reste un obstacle de taille : Dick Cheney, un vice-président devenu bien encombrant en raison de ses multiples prises de position musclées et de son implication dans les juteux contrats de Halliburton. Le garder, alors qu’en face John Kerry fait désormais figure de grand favori, paraît plutôt risqué ; et s’en défaire pourrait être mal vu par les électeurs.
À moins de quatre mois d’un scrutin déterminant pour le pays, voilà le président appelé à arrêter une ligne de conduite éloignée de toutes les manigances propres à la politique. Un choix difficile pour un homme dont le parcours a été à ce jour, et en dépit des apparences, plutôt erratique.
Christian MERVILLE
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