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OPINION L’Ena... un espoir

Par Bassam TOURBAH
Depuis l’indépendance, pour ne pas remonter plus loin, les critiques fusent et continuent à s’envenimer à l’encontre des fonctionnaires de l’Administration publique et, à travers eux, contre le gouvernement en place. Que n’a-t-on pas entendu à leur sujet. Vous me direz, critiquer le gouvernement est la preuve que la démocratie se porte bien dans notre pays. Certes... encore que ces gouvernements successifs, ils sont combien depuis l’indépendance? Et les ministres qui les composent, certes criticables et critiqués à outrance, quel en est leur nombre? Ne sont-ils pas à l’image des Libanais qui ont appris dès leur plus jeune âge que quiconque épouse ma mère devient mon père? À baiser la main qu’ils ne peuvent casser?... qu’il est légitime de voler l’État et que la prison est un signe de virilité, tout comme le mensonge, et que s’ils ont besoin du chien, qu’ils lui fassent la révérence et l’appellent mon prince? Des «principes» passés dans l’éducation de nos jeunes qui seront tout naturellement amenés à les appliquer à l’âge adulte.
Il est de notoriété publique que l’Administration dans notre pays est malade. Elle est même frappée d’une maladie congénitale. Depuis qu’elle existe, cette Administration souffre de maux que l’on croit incurables. Rien d’étonnant à cela, puisque l’Administration, ce sont les fonctionnaires et les fonctionnaires ne sont autres que les Libanais eux-mêmes. Si le fonctionnaire est sain, l’Administration sera saine et le contribuable apprend à devenir sain. Si le fonctionnaire est stipendié, corrompu, le contribuable sera obligé de le corrompre encore plus pour aboutir à ses fins et donc sera lui-même corrompu. Cette Administration est la pierre angulaire de l’État. Qu’elle vacille et l’État sombre. Il est urgent de la dépoussiérer, de la lifter, de la guérir de ses maux endémiques.
Nous parlons de réformes. Nous parlons de lutte contre la corruption. Nous en parlons depuis l’indépendance. Depuis plus de cinquante ans. Un demi-siècle. Et pourtant rien ne pointe à l’horizon. C’est que, Monsieur, c’est le peuple qui a besoin d’être réformé, non les fonctionnaires. Peut-être la Fonction publique dans son ensemble. Sûrement la mentalité des gens. C’est le peuple, le peuple vous dis-je. Le Libanais a su s’imposer individuellement à travers les continents et les siècles. Par son intelligence, son savoir-faire. Mais le peuple du Liban demeure étranger à l’esprit de civisme qui façonne les nations en les immunisant contre les aléas de l’avenir.
Plutôt que des réformes, sans cesse entamées, sans cesse ajournées, sans cesse supprimées, le gouvernement actuel décida de fonder une École nationale d’administration semblable à l’Ena de France afin de préparer une nouvelle génération de fonctionnaires qui sauront – espérons-le – révolutionner les mentalités qui régissent depuis un demi-siècle la Fonction publique en y insufflant un air de modernisme et de compétence, mais aussi ne serait-ce qu’une brise d’honnêteté et de civisme.
L’Ena est née d’un constat et d’un espoir: la sclérose d’une grande partie de l’Administration, l’inadaptation des hommes et des mentalités aux défis de la société. Tel est le constat. La décision du gouvernement de créer l’Ena a suscité en nous l’espoir. Celui de remédier (il était temps!) à cet état de fait en faisant jouer à la nouvelle école un rôle moteur dans la transformation de l’Administration grâce à la formation des fonctionnaires supérieurs chargés de mener la reconstruction du pays.
Car, comme le disent si bien les députés français Jean-Michel Forgou et Hervé Nouelli, «comment réformer l’État sans réformer sa culture», (...) sans renouveler les élites qui le dirigent, et Einstein de constater: «On ne résout pas les problèmes avec ceux qui les ont créés».
L’Ena a pour mission de former les cadres supérieurs de l’État. Sa mission essentielle est de «promouvoir le sens du service public et de développer chez les élèves les qualités nécessaires à l’exercice de leurs futures responsabilités». Le sens de l’intérêt général, la capacité d’anticipation, la maîtrise du management public moderne, l’aptitude à la gestion traditionnelle: tels sont les buts que l’Ena/Liban s’est fixés afin de former le fonctionnaire moderne. La scolarité vise le perfectionnement des connaissances et la maîtrise des outils administratifs en plus du développement des travaux de recherche. L’enseignement à l’Ena privilégie ces travaux qui viennent soutenir des cours magistraux dispensés dans des disciplines fondamentales. Privilégier les notes de synthèse, étudier des problèmes concrets et leur proposer les solutions adéquates. Cours. Travaux de recherche... mais également conférences et débats avec les acteurs de la vie publique: fonctionnaires, universitaires, hommes politiques, syndicalistes, journalistes.
Telles sont les lignes directrices qui constituent l’ossature de la formation qu’une École nationale d’administration doit dispenser. Tels sont les moyens qu’elle adoptera afin de moderniser l’Administration de l’État.
Il est intéressant de remarquer que le but de cet enseignement est d’acquérir des éléments de méthode plutôt que d’approfondir un savoir théorique. De ce fait, l’ambition recherchée est la sensibilisation des élèves à l’amélioration du fonctionnement des services publics. C’est la raison pour laquelle la nouvelle Ena/Liban constitue une chance qu’il serait dommage de ne pas saisir ou de bafouer par les interventions politiques habituelles. La neutralité politique de l’Administration ne peut être réelle que si l’accès aux emplois publics est exempt de toute discrimination. C’est pourquoi la sélection pour l’entrée à l’Ena ne peut se faire que par concours. Cela suppose que «l’équilibre communautaire» en vigueur dans tous les rouages de l’Administration au Liban soit supprimé dans cette sélection. Si de telles interventions devaient se produire ou de telles considérations prises en compte, plutôt supprimer l’Ena/Liban dans l’œuf. C’est pour cela que le conseil d’administration de cette prestigieuse institution a été formé de membres respectables, imperméables à toute intervention politique, ayant un esprit ouvert et moderne, capables de trouver rapidement des solutions aux problèmes qui ne manqueront pas de se poser quotidiennement. Pour mener à bien ce projet, le conseil d’administration ne doit subir la tutelle de personne, organisme autonome ou même ministre. L’Ena doit elle-même être un organisme autonome comme l’est le Conseil de la Fonction publique ou le CDR.
Il est intéressant de signaler que les élèves reçus au concours de l’Ena seront rémunérés pendant le déroulement de leurs études, ce qui suppose qu’ils sont déjà considérés dès leur admission comme des fonctionnaires de l’État. Ils sont déjà assurés, dès la proclamation du résultat du concours, d’être recrutés dans l’Administration publique libanaise. Si la rémunération est revue à la hausse pour ces fonctionnaires, le caractère attractif de l’Ena sera assuré et attirera une grande partie de l’élite libanaise.
Le fonctionnaire, ancien élève de l’Ena, sera formé d’une façon qui lui permette d’avoir une culture générale approfondie puisque dès son admission à l’Ena, il a été capable de franchir plusieurs barrières et satisfaire à des matières aussi diverses que l’économie politique, le droit administratif, le droit constitutionnel, la politique internationale ainsi qu’à deux langues étrangères.
En France, une attention particulière fut accordée aux vocations et aux talents individuels en évitant un enseignement uniforme. Des propositions se sont succédé pour répondre à ce souci. L’une d’elles propose deux innovations: à mi-parcours, les élèves seraient répartis en trois catégories: internationale, financière et générale. L’autre innovation consiste à recruter les élèves à bac +3. Ils en sortiraient à bac +5 munis d’un mastère en administration publique. Ce qui permet à l’Ena de faire «jeu égal» avec les grandes institutions mondiales d’enseignement du management public (Oxford, Cambridge, Harvard...). L’Administration publique choisirait elle-même ses agents par les moyens qu’elle jugerait adéquats (au Liban il n’est «d’adéquat» que le concours organisé en dehors de toute pression politique). Cette façon de faire libérerait l’étudiant de cette obsession au classement qu’il faut exorciser car elle l’emporterait sur le souci d’instruire et de s’instruire. Une autre voie vise à ouvrir l’Ena aux compétitions internationales et à généraliser la concurrence de l’accès à la Fonction publique. Concernant le recrutement dans la Fonction publique, les rapports établis en France conseillent fortement que ce recrutement soit ouvert à des candidats plus âgés avec bac +5, ou ceux qui sont pourvus d’une expérience professionnelle reconnue. Cette recommandation me paraît quelque peu saugrenue à moins que l’on exige de la personne qui se présente hors Ena un niveau bac +5 et une expérience professionnelle reconnue. Montaigne présente l’instruction non pas comme un vase qu’on remplit mais comme un feu qu’on allume. L’important est donc de donner aux énarques d’aujourd’hui le feu sacré qui leur permettrait de contribuer efficacement à reconstruire la République.
Qualité de l’Administration, modernisation de l’État constituent les pilliers essentiels susceptibles de nous guérir des maux qui rongent le squelette de ce dernier.
À la sortie de l’Ena, les fonctionnaires doivent avoir la conviction d’incarner l’intérêt général contre tous les intérêts particuliers, confessionnels, corporatistes ou régionaux. Cet état d’esprit acquis ou inné (!) les expose à la tentation du dogmatisme, parfois à celle de l’arrogance intellectuelle. D’où cette accusation de déshumanisation et d’éloignement qui s’applique à toute l’Administration, comme le remarque Jean Carrière, ancien président de l’Association des anciens élèves de l’Ena/France. Mais par les stages pratiques qui jalonnent la scolarité à l’École, l’élève de l’Ena sera à même de vivre le quotidien du citoyen et pourrait, de ce fait, se rapprocher de lui. Ce qui humanisera le rapport citoyen-Administration et renversera la pesanteur sociopolitique qui commandait jusque-là leur relation. Ce rapprochement ne sera que plus évident et plus bénéfique lorsque le stage a lieu dans les contrées éloignées de la capitale et des villes.
D’autre part, le stage dans les entreprises privées permettra à l’énarque de se frotter au secteur privé et lui ouvrira des perspectives qu’il ne connaissait peut-être pas auparavant. Cette expérience germera dans son esprit quand il sera nommé à un poste de responsabilité de l’État. Ce stage amènera l’expérience privée dans le public et permettra à un nombre (qui doit être limité) d’anciens élèves de l’Ena à passer dans le secteur privé après un passage dans l’Administration. L’idéal serait que les secteurs privé et public soient ouverts l’un à l’autre, ne serait-ce que pour des missions temporaires. Cette communication à double sens profitera au secteur public et l’humanisera davantage. Il ne pourra qu’être bénéfique également au secteur privé.
L’Ena-Liban qui ouvrira bientôt ses portes constitue un espoir qui, en se réalisant, bouleversera le climat politique et social du pays. À condition que l’État par ses politiciens et le peuple dans son ensemble acceptent cette nouvelle façon de réaliser les réformes de l’Administration claironnées depuis des décennies et jamais réalisées. Des réformes par le savoir, par l’instruction, par une approche moderne du concept: Administration publique, se rapprochant de celui en vigueur dans les pays les plus développés. Et donc que nos politiciens renoncent à intervenir dans les rouages de l’Ena, en amont et en aval, afin que les fonctionnaires énarques nouvellement promus puissent exercer leur fonction dans un esprit différent de celui en vigueur dans l’Administration actuelle, qu’ils puissent mettre en application les principes étudiés et côtoyés pendant leur scolarité afin que nous puissions dire de notre Ena-Liban ce que Michel Debré, ancien Premier ministre du général de Gaulle, a dit de l’Ena-France dont il est le fondateur: «Les pays étrangers nous envient l’Ena et veulent l’imiter. Comme qualité de fonctionnaires, il est difficile de faire mieux, et la qualité des services que l’Ena a apportés à la République est considérable.»
Par Bassam TOURBAHDepuis l’indépendance, pour ne pas remonter plus loin, les critiques fusent et continuent à s’envenimer à l’encontre des fonctionnaires de l’Administration publique et, à travers eux, contre le gouvernement en place. Que n’a-t-on pas entendu à leur sujet. Vous me direz, critiquer le gouvernement est la preuve que la démocratie se porte bien dans notre pays. Certes... encore que ces gouvernements successifs, ils sont combien depuis l’indépendance? Et les ministres qui les composent, certes criticables et critiqués à outrance, quel en est leur nombre? Ne sont-ils pas à l’image des Libanais qui ont appris dès leur plus jeune âge que quiconque épouse ma mère devient mon père? À baiser la main qu’ils ne peuvent casser?... qu’il est légitime de voler l’État et que la prison est un signe...