Au cours des quatre mois qui ont suivi la prise de la capitale irakienne par les forces américaines, les prix ont crevé le plafond dans cette ville pourtant déchirée par la guerre. De simples maisons familiales sont aujourd’hui proposées à la location parfois trois ou quatre fois plus cher que sous Saddam Hussein, selon des professionnels du secteur. Dans le quartier cossu d’al-Mansour, où des ambassadeurs et des résidences de diplomates côtoient des mini-palais au goût douteux construits par des membres du régime de Saddam Hussein pour leurs enfants, certaines propriétés trouvent preneur à 1,5 million de dollars. « Après l’arrivée des Américains, les prix ont augmenté très vite », explique Hamid al-Chakli, qui dirige depuis dix ans l’agence immobilière d’Ammar Daoud, dans le quartier d’al-Mansour. « Avant la guerre, ils tournaient autour de 500 dollars le mètre carré, maintenant ils sont d’au moins 1 000 dollars. »
Chakli s’est vu proposer récemment 180 000 dollars pour la location annuelle d’une propriété de 2 000 mètres carrés disposant d’une piscine, de 14 chambres à coucher et de 11 salles de bains. Le propriétaire, un ministre d’avant l’époque de Saddam Hussein, a décliné l’offre. Il réclame 200 000 dollars. Autre exemple, un homme d’affaires irakien a proposé d’acheter 1,5 million de dollars un manoir tout de granite et de marbre, non loin du lieu où l’administrateur américain de l’Irak, Paul Bremer, chercherait lui aussi à se loger.
Ce boom de l’immobilier, qui d’après certains est antérieur à la guerre et a correspondu à une hausse générale des prix au vu de l’imminence d’une intervention américaine, a été alimenté depuis par un afflux d’étrangers, et notamment de sous-traitants américains et d’hommes d’affaires des Émirats arabes unis.
En réalité, il y a tellement d’Émiratis parmi les locataires les plus nantis que la rue la plus cotée d’al-Mansour, dont le nom en arabe signifie la rue du Prince, est à présent surnommée Allée des Émirats. Mais cette inflation n’a pas cours que dans les quartiers huppés. À Amaria, un quartier prisé des classes moyennes dans les faubourgs Ouest de Bagdad, le prix des maisons a presque quadruplé. Hussein al-Zeadi, un agent immobilier officiant depuis longtemps dans ce secteur, explique cette évolution par le soudain enrichissement après la guerre de certains Irakiens qui ont fait fortune en volant du carburant ou en se livrant à des pillages, investissant par la suite dans la pierre leurs deniers illégalement acquis.
« Depuis qu’ils ont commencé à acheter, le prix moyen a atteint environ 150 000 dollars pour une maison de quatre chambres à Amaria, soit trois à quatre fois son prix d’avant la guerre », souligne-t-il.
Le marché immobilier irakien a beau être en plein essor, il n’est pas sans risques, le système d’enregistrement des propriétés étant peu fiable. Ainsi, après la guerre, de nombreux Iraniens expulsés d’Irak sous le régime de Saddam Hussein ont découvert à leur retour à Bagdad que leurs propriétés avaient été vendues par l’État au plus offrant. Les agents immobiliers disent vouloir conserver pour l’instant l’ancien système parce que, contrairement à d’autres archives, les titres de propriété et les documents d’enregistrement n’ont pas été détruits pendant la guerre. Le système est peut-être archaïque, arguent-ils, mais il a fait ses preuves et les Américains ont approuvé sa perpétuation. L’an prochain pourrait toutefois apparaître une nouvelle organisation, les professionnels du secteur pariant sur un croissance durable du marché. « Une fois qu’il y aura la sécurité, il y a encore plus de gens qui voudront acheter », prédit Zeadi. « Et quand les riches Irakiens reviendront, le marché deviendra très bon. »


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