Nous vous proposons cet été une série qui fera redécouvrir les plantes du Liban, une flore particulièrement riche et que, pris dans le tourbillon de leur vie moderne, la plupart ont tendance à méconnaître. Il existe en effet sur notre territoire 7253 espèces végétales recensées, de 1449 genres différents, appartenant à 143 familles. Un nombre non négligeable de plantes est endémique au Liban. Mais ces espèces sont souvent menacées, même si elles ne sont pas toutes clairement en voie d’extinction: le défrichage des terrains, les incendies, l’exploitation sauvage, l’extension urbaine... beaucoup de facteurs risquent de nous faire perdre une fortune nationale avant qu’elle ne soit entièrement étudiée.
La préservation des plantes et de leur habitat, c’est ce que prône entre autres le Pr Nelly Apostolidès Arnold, qui partage sa considérable connaissance des plantes (fruit de ses propres recherches, souvent, ou de ses lectures) dans le cadre de cette rubrique. Nelly Arnold, professeur et docteur en pharmacie, spécialiste en pharmacognosie (branche de la pharmacie qui étudie les plantes médicinales), en phytochimie des plantes médicinales et en taxonomie (classement des plantes), est chargée d’enseignement à l’Université Saint-Joseph (USJ), à l’Université libanaise (UL) et à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (Usek), où elle est également directrice de l’herbier ; elle a notamment enseigné en Allemagne, en Italie et en France ; elle a à son actif 65 publications scientifiques dans des revues internationales ; elle est membre de nombreuses sociétés scientifiques ; et surtout, elle étudie les plantes du Liban depuis 1966.
Les premières séries illustrées de plantes comporteront les principales herbes médicinales trouvées au Liban. Le Pr Arnold précise que ces plantes, souvent sous-estimées, mal connues ou mal utilisées, ont une double importance : non seulement certaines de leurs parties (sinon toutes) peuvent être utilisées pour administrer des soins, mais on peut également en extraire des molécules qui s’avéreraient précieuses pour la création de médicaments. « La préservation des plantes, notamment celles qui sont endémiques, mais aussi leur étude, leur classification et la création d’une pharmacopée libanaise sont primordiales, affirme la spécialiste. Il existe partout un réel intérêt pour l’étude des remèdes traditionnels et pour la recherche de phytomédicaments issus à partir de la pharmacopée traditionnelle. Les nouveaux médicaments sont ensuite réintroduits dans la région d’origine de la plante, afin de contribuer au développement de cette localité. On pourrait exploiter de tels filons au Liban. »
Il faut préciser que les descriptions des plantes qui figureront dans cette série comportent des informations sur leurs vertus médicinales, mais cela ne constitue en aucune façon un manuel d’utilisation : il est très dangereux de manipuler les plantes dont les principes actifs, responsables des propriétés médicinales, sont toxiques à doses non thérapeutiques. Le Pr Arnold déplore d’ailleurs que le marché des soins à base de plantes ne soit soumis à aucune surveillance qualifiée au Liban, l’utilisation des plantes à des fins thérapeutiques étant très délicate. L’objectif des articles reste la préservation de la biodiversité et des habitats naturels.
Les origans (dont un est endémique), les sauges et d’autres espèces, toutes plus fascinantes les unes que les autres, figurent sur cette première liste.
Une plongée tête première dans le monde magique des plantes.
Suzanne BAAKLINI
Les sauges du Liban, une véritable panacée
Le Liban n’abrite pas moins de... 17 espèces de sauge, des plantes aux multiples vertus médicinales, mais dont un grand nombre n’a pas encore fait l’objet de recherches phytochimiques et biologiques.
La sauge sclarée ou Salvia sclarea, est appelée « Kaff el-Dibb » (la paume de l’ours) en arabe, en raison de la forme de ses larges feuilles rugueuses. Elle existe surtout dans le Kesrouan, vers Mayrouba, et à Anjar (Békaa), ainsi qu’à Bhamdoun, à Ehden, à Qannoubine, à Kobeyat, etc. Elle est très répandue au Liban et dans toute la région méditerranéenne, cultivée dans les Alpes-Maritimes et dans de nombreux pays.
Cette belle plante aux fleurs colorées (roses sur la photo) est aussi appelée « toute bonne » ou « herbe aux plaies » en français, en hommage à ses multiples qualités. Elle est robuste et bisannuelle, et pousse naturellement dans des lieux rocheux, ombrageux et à haute altitude. Cette grande plante à tige herbacée, qui dépasse un mètre de haut, est dotée de fleurs très décoratives, d’une couleur blanc rosé ou bleuâtre, entourées de grande bractées (feuilles) rose violacé. Toute la plante, velue et visqueuse, dégage une forte odeur musquée.
Ce sont les feuilles et les sommités fleuries de la sauge sclarée qui concentrent les principes actifs de la plante et lui confèrent ces vertus médicinales : stimulant en cas de fatigue générale, antispasmodique, tonique, antiseptique, sédative, anticatarrhale, antisudorale et dotée de la faculté d’augmenter le flux menstruel. L’huile essentielle, obtenue par distillation, contient surtout du linalol. La feuille renferme un alcool appelé sclaréol, qui lui confère sa propriété anticatarrhale (d’après les recherches du Pr Arnold). En usage externe, elle conviendrait au traitement des œdèmes et des ulcères.
Dans le passé, on ajoutait de la sauge sclarée au vin afin de lui donner un parfum de muscade. Le qualificatif de l’espèce, dont le nom savant de «sclarea» est dérivé de «clarus», qui signifie « propre », correspond à l’usage qui en était fait en ophtalmologie pour nettoyer les yeux. Une graine introduite sous la paupière provoquait la formation d’une masse collante, qui contribuait à l’expulsion des corps étrangers.
Outre ses propriétés médicinales, la sauge sclarée est un excellent fixateur en parfumerie, et est très utilisée en cosmétologie.
La sauge trilobée, très
réputée en Méditerranée
Une seconde espèce de sauge est la trilobée, ou Salvia fruticosa Miller, synonyme de Salvia triloba L.fil. et de Salvia libanotica Boiss. et Faill., à laquelle plusieurs noms ont été donnés en arabe, témoins de la connaissance approfondie qu’en avaient nos ancêtres, de son utilisation répandue et de sa popularité au Liban : « kass’in », « kouaïssé », « mariamiyé ». L’huile essentielle de la sauge trilobée est stomachique (aide à la digestion), antimigraineuse, contre la diarrhée, hypoglycémiante, antitussive (contre la toux), antimicrobienne, fébrifuge (contre les poussées de fièvre), bactéricide, fongicide, carminative (élimine les gaz), cholagogue (facilite l’évacuation de la bile dans la vésicule) et cholérétique (active la production de bile). Elle est particulièrement utilisée pour soigner les maux de gorge et la toux, ainsi que pour combattre l’hypertension. Elle est aussi antisudorale, vu que son huile essentielle a la propriété de paralyser les terminaisons nerveuses des glandes sudoripares. Cette plante a également des vertus oestrogènes (qui activent les fonctions sexuelles chez la femme). Il faut savoir cependant que l’huile essentielle ou l’eau distillée des feuilles de sauge (à doses non thérapeutiques) sont toxiques pour l’homme.
La sauge trilobée est réputée dans toute la région méditerranéenne pour ses propriétés hypoglycémiantes (contre le diabète), qui ont été vérifiées dans une recherche pharmacologique effectuée par le Pr Arnold. Les expériences ont démontré que le traitement par la sauge produit une hypoglycémie chez la souris, principalement par la réduction de l’absorption intestinale de glucose (publication dans le Journal of Pharmacology, 1991). Par ailleurs, l’étude phytochimique de l’huile essentielle a permis l’identification d’un total de 42 constituants, dont les deux principaux sont le cinéol (67%) et le camphre (44%).
La Salvia fruticosa se présente sous la forme d’un arbrisseau à tiges épaisses, aux feuilles souvent trilobées (à trois lobes), d’où les noms latin et français. Les fleurs forment des groupes de quatre à six et sont d’une couleur violet pâle.
Écologiquement, la sauge trilobée connaît une répartition assez remarquable. Absente des grès, s’accommodant des terrains calcaires et marneux, elle n’est jamais abondante à proximité des rivages, mais se trouve plutôt dans les vallées. Elle devient fréquente à partir de 100 mètres d’altitude (ou moins) et n’a jamais été observée au-delà de 800 ou 900 mètres. Elle est quasi envahissante, surtout sur les pentes caillouteuses et dans les forêts de pins, épargnée peut-être par les troupeaux pour sa saveur trop forte. Beaucoup plus répandue au Liban qu’en Syrie ou en Palestine, où elle devient sporadique, elle fleurit de février jusqu’en juillet. Elle est souvent attaquée par des insectes qui provoquent sur ses tiges des excroissances volumineuses.
Au Liban, la sauge trilobée est présente dans de très nombreuses localités : Choueifat, Baabda, Yarzé, Jamhour, Wadi Chahrour, Antélias, Saïda et ses environs, Naqoura, Broummana, Bsalim, Beit Méry, Harissa, Antoura, Ghazir, Bentaël, Nahr el-Kalb, Nahr Ibrahim, Jbeil, Ras Chekka, etc.
L’infusion de Salvia fruticosa est préparée selon le dosage suivant : trois à quatre feuilles, ou trois à quatre gouttes d’huile essentielle par tasse d’eau bouillante, car sa saveur est fortement aromatique et amère. Habituellement, l’absorption orale de l’infusion se fait au rythme de deux à trois tasses par jour à jeun (en cas de diabète) ou après les repas. En usage externe, l’infusion de feuilles est utilisée pour calmer les blessures (puisqu’elle est anti-inflammatoire, antiseptique et cicatrisante), sous forme de bains de bouche ou gargarismes, ou dans des bains de vapeur ou à l’aide de compresses.
Il convient de remarquer, enfin, que la sauge trilobée est extrêmement populaire au Liban et pourrait même être considérée comme la panacée des Libanais et des autres peuples de la région méditerranéenne.
Le nepeta, une plante très localisée
Le Nepeta curviflora Boiss. est une plante médicinale extrêmement précieuse de la famille des lamiacées (labiées), qui a fait l’objet du dernier congrès international de plantes médicinales à Barcelone. C’est le Pr. Arnold qui a fait une présentation des résultats de ses recherches sur le Nepeta curviflora du Liban lors de cet événement.
Treize espèces de nepeta sont mentionnées dans la Nouvelle flore du Liban et de la Syrie (Mouterde, p.1983), dont sept espèces présentes dans les deux pays, deux autres qu’on trouve seulement au Liban, et quatre seulement en Syrie.
Dans notre pays, cette plante très localisée pousse à Anjar (Békaa) et à Qoshaya (Liban-Nord). Elle renferme des nepetalactones qui lui confèrent ses propriétés principales : répulsive, antimicrobienne et antispasmodique.
Les deux origans, de Syrie et du Liban
Il existe au Liban plusieurs espèces d’origans, dont trois sont endémiques. Les plus connus sont l’Origanum libanoticum Boiss. et l’Origanum syriacum L. qui appartiennent tous deux à la famille des lamiacées.
Le cas de l’Origanum libanoticum, qui, comme son nom l’indique, est endémique, prouve à quel point la destruction des plantes prend parfois de vitesse l’étude de leurs principes actifs et de leurs constituants, ceux-ci pouvant s’avérer précieux, notamment dans la création de médicaments. Ainsi, l’origan libanais est une espèce vulnérable et raréfiée par l’élargissement des routes, bien que possédant de nombreuses vertus. Elle a été localisée près de Ehden et dans les hauteurs de Nahr Ibrahim, à Aqoura, vers Chahtoul (où on la trouve en abondance), à Douma et dans la Qammouha. Elle pousse dans les lieux herbeux, dans les vallées montagneuses, rocheuses et humides, souvent dans des zones ombrageuses et dans les clairières des forêts, à une altitude de 400 à 1600 mètres.
De nombreux principes actifs ont été trouvés dans l’origan du Liban, une plante pouvant atteindre les 60 centimètres, avec des feuilles glabres (sans poils) et une corolle rose. Les bractées (petites feuilles) cachant ses fleurs sont le plus souvent fortement teintées de pourpre, parfois blanc-verdâtre par albinisme.
Le constituant majeur de l’huile essentielle (de couleur rouge) de l’origan libanais, selon les recherches du Pr Arnold, est le méthyle thymol (on l’y trouve à 32,8%), qui est un antiseptique, un antimicrobien et un antifongique.
Par ailleurs, une autre espèce proche de l’origan libanais est l’origan syrien, Origanum syriacum, connu communément sous le nom de « zaatar » ou origan sauvage, tout simplement. La plante se présente sous forme de buisson, à tige et rameaux dressés, couvert de poils étalés (qui sécrètent l’huile essentielle). Toute sa partie aérienne est aromatique, et la corolle des fleurs est blanche.
L’origan syrien fleurit de mai à décembre, et croît dans tous les terrains, surtout les surfaces rocheuses et les vieux murs. Il est très répandu et récolté en abondance sous le nom de « zaatar ». C’est lui aussi qui est désigné par le nom d’hysope dans la Bible. Il pousse dans presque toutes les régions du littoral libanais et dans certaines montagnes : Saïda, Nahr el-Kalb, Ras Chekka, Amchit, Aley, Kahalé, Broummana, Bickfaya, Aïn Zhalta, Qannoubine, Aqoura, Hammana, Qornayel, Zahlé, Bécharré, Marjeyoun, etc.
Le principal constituant de l’huile essentielle (de couleur jaune clair) de cette plante indigène de la flore libanaise est le carvacrol (une teneur de 88,3% de son huile essentielle), également antispasmodique. Les deux espèces d’origans contiennent du thymol et constituent des sources potentiellement importantes pour l’extraction de ces composés qui ont une valeur comme agents antimicrobiens, antifongiques et insecticides (données obtenues par les recherches du Pr Arnold).
Mais ces plantes n’ont pas que des propriétés médicinales. Les feuilles et les fleurs sont récoltées en pleine floraison et séchées, pour préparer la poudre d’origan, utilisée comme épice (notamment dans la cuisine italienne), souvent mélangée avec du sumac, du sel et des graines de sésame pour la « mankouché ».
Il existe aussi une troisième espèce obtenue par croisement entre les origans libanais et syrien, douée de propriétés antimicrobienne et antifongique.
Teucrium de Crète
On peut dire que le Teucrium cretinum L. (synonyme de Teucrium rosmarinifolium Lam.) ou la germandrée de Crète (appelée aussi germandrée à feuilles de romarin), a plus d’une corde à son arc. Il s’agit d’une plante médicinale utilisée comme insectifuge, antiseptique, antispasmodique, fébrifuge (diminue les poussées de fièvre), et astringente (cicatrisante). Cette belle plante très précieuse peut encore être trouvée dans les forêts de Yarzé, de Baabda, de Chartoun, de Moukhtara et du Akkar, selon les observations du Pr Arnold. La destruction systématique des forêts et les incendies qui les ravagent menacent sa survie, même si elle n’est pas actuellement en voie d’extinction.
La germandrée de Crète pousse sur les pentes plus ou moins boisées des montagnes côtières, et fleurit d’avril jusqu’à septembre. C’est un sous-arbrisseau dont la taille varie entre 30 et 100 centimètres, à feuilles couvertes de poils fins et serrés sur l’épiderme inférieur, alors qu’elles sont dépourvues de poils au-dessous. Certains points communs avec le romarin lui ont valu son nom synonyme de germandrée à feuilles de romarin. Sa corolle est d’une couleur bleu violacé.
Selon les recherches du Pr Arnold, les propriétés de la plante sont dues aux constituants principaux de son huile essentielle, dont le linanol (8,1-23,1%), le B-caryophyllène (2- 22%), l’oxyde de caryophyllène (3,5-15,7%), etc. Les variations quantitatives sont dues aux différences de climat et de nature du sol dans les régions où les spécimens ont été récoltés.


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