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IMPRESSION Le corps pour le dire



«Dansez maintenant!» disait, sévère, la fourmi de La Fontaine, à la cigale un rien penaude qui chante au fond de chacun d’entre nous. Comme si danser est une fatalité, le dernier vain recours de qui n’a pas vu venir la bise, le jugement dernier, la sentence finale de la fourmi pas prêteuse – et c’est là son moindre défaut ! Un rien sadique, la fourmi, un rien voyeuse, elle qui ne comprendra jamais d’où vient la légèreté de chanter et de danser quand on a la faim aux tripes et l’angoisse à la gorge.
Ils ont dansé la faim, hier, les jeunes danseurs de la Compagnie M, sur les planches du palais de Beiteddine. Ils ont dansé la pauvreté, la soif, la solitude, la maladie et la mort. Ils ont dansé « vivre », avec leur extrême jeunesse et la beauté de leurs corps affûtés, au prix de quelles souffrances, de quelle implacable discipline jusqu’à la légèreté suprême qui permet l’envol. Au prix de quelle douleur la liberté de danser? Dansez, dit la fourmi, comme si danser n’était rien. Car danser n’est rien, c’est, de tous les arts, le plus éphémère. La danse ne laisse pas plus de trace que le sillage d’un oiseau.
Venus de tous les coins de la terre, portant les couleurs de toutes les races humaines, ils ont dansé avec leur peau, cette langue maternelle, les pensées simples de Mère Teresa : «La souffrance est naturelle, on ne peut rien contre elle, il faut essayer de la vivre avec joie.» Ils sont vêtus de blanc, il faut de l’innocence pour convaincre. « Vivre l’infinie liberté de la pauvreté. » Ils sont légers, aériens, ne semblent posséder que leur corps pour danser et leur barre pour y contraindre leur corps : posséder enchaîne. «Ce que je fais est une goutte d’eau dans l’océan, mais si je ne le fais pas, cette goutte manquera à l’océan.» Alors ils dansent, tracent l’idée dans l’espace, l’illustrent d’arabesques aussitôt invisibles, goutte d’eau chacun, et ensemble un tourbillon de fraîcheur.
Ils ont dansé pour tromper de leurs ventres la faim des affamés, pour apaiser dans leurs fibres la douleur du monde, et qu’elle est grave leur tâche de cigales : danser les noces, danser l’amour, danser les guerres, danser la prière, donner leurs corps aux mots. C’était une danse, c’étaient leurs corps, c’était un message primitif pour exalter la vie au- delà des fourmillières.
Fifi ABOUDIB
«Dansez maintenant!» disait, sévère, la fourmi de La Fontaine, à la cigale un rien penaude qui chante au fond de chacun d’entre nous. Comme si danser est une fatalité, le dernier vain recours de qui n’a pas vu venir la bise, le jugement dernier, la sentence finale de la fourmi pas prêteuse – et c’est là son moindre défaut ! Un rien sadique, la fourmi, un rien voyeuse, elle qui ne comprendra jamais d’où vient la légèreté de chanter et de danser quand on a la faim aux tripes et l’angoisse à la gorge.Ils ont dansé la faim, hier, les jeunes danseurs de la Compagnie M, sur les planches du palais de Beiteddine. Ils ont dansé la pauvreté, la soif, la solitude, la maladie et la mort. Ils ont dansé « vivre », avec leur extrême jeunesse et la beauté de leurs corps affûtés, au prix de quelles souffrances, de...