Je dis «chère», je ne vous connais pas, mais vous m’avez fait rêver. Comme tous les enfants à une croisée de l’enfance, j’ai voulu m’envoler. Comme tous les enfants, me rire du poids de la terre et de sa gravité. Les contes nous avaient déjà servi des histoires de sorcières, leurs silhouettes furtives, à contre-jour, devant des lunes pleines. Des sorcières à balais. Curieux accessoire, ce balai de balayeur, branche morte ébouriffée d’un fagot, tombée d’un arbre, mais pour mieux prendre le ciel. Un balai ramasseur de poussières, elles-mêmes volantes, de feuilles d’automne, de choses humbles, déchets, débris dont personne ne veut et qui reviennent sans cesse – mais d’où? Va et viens hypnotique du balai, si monotone que, las d’en caresser la terre et de la panser comme une bête ingrate, on l’enfourcherait bien pour s’évader.
Vous le saviez Janet, la science des balayeurs est redoutable. Dans le chuchotement de leurs brosses soufflent les voix des esprits. Elles murmurent les secrets des choses en bout de course, la vanité du monde et de tous les trésors qui finissent dans un éternuement. Alors oui, puisque les rêveurs y trouvent leur compte, il y a de la magie dans un balai. Il y a du céleste et de l’astral, le songe ultime d’une branche coincée entre ciel et terre et qui aurait enfin trouvé sa place. Vous le saviez, Janet, vous qui en avez fait un jeu – un ballet? – aérien, le Quidditch, où tous les coups, ou presque, sont permis, où l’on est poursuivi par des cogneurs et renversé de très haut par des adversaires sans scrupules, mais où tout s’arrête quand le plus habile a capturé le «vif d’or». Vous saviez que dans «balayer» il y a s’évader, mais aussi dépasser, jeter, trier, et parfois trouver l’essentiel.
La légende de Harry Potter, petit sorcier dont la vie oscille entre la médiocrité de sa famille d’adoption et l’étrangeté fascinante de son destin, n’est certes pas un conte philosophique. On a toujours été tenté de la comparer à votre propre histoire de femme ayant touché le fond et qui au hasard d’un rêve d’enfance a trouvé le moyen de transformer une simple histoire en phénomène d’édition. Pour ma part, chère Janet, au lendemain de la parution très attendue de Harry Potter et l’ordre du phénix, je reste convaincue qu’avec toute votre panoplie de balais, de chouettes, de plantes magiques et de formules absconses vous avez offert à chacun de vos lecteurs le pouvoir de capturer son «vif-d’or» par lui-même, fut-ce au moyen d’un balai. D’ailleurs, depuis vous, les balais regardent avec méfiance les écrivains qui, eux, les regardent avec envie. Mais vous, vous avez vu.
Fifi ABOUDIB


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