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CARNET DE NUITS Le peu de la vie d’avant

Moment en vitrail cathédrale, 22h30. Retrouver, perdre, ne serait-ce que pour un temps, mais ce temps est marqué. Par peur de la grande entaille, je me suis creusé de petits sillons dès les premières nuits.
Entre deux verres au C., j’ai parlé, parlé jusqu’à ce que je sente l’œil se remplir d’une nouvelle couleur à peine perceptible, jusqu’à ce que les pommettes saillent sous la pression du sourire et là, les dents. Alignement parfait, blancheur humaine, la tête alors se détourne, juste pour se recomposer une pupille.
Je tombe sous le poids de la petite victoire. Des dizaines de visages déjà séduits passent dans le raccourci violent du cerveau, avec des giclées d’images sans nom que je n’attraperai jamais. Tout passe au crible de ma nouvelle apparition, perchée sur ce tabouret, alors que le vent passe sur le visage. Surtout ne plus regarder le barman. Rester concentrée sur le peu de la vie d’avant. Je connais la musique alors, tout de suite, j’entaille mon petit cœur toujours en cendres et toujours brûlant de ses cendres – quand auras-tu envie d’essayer autre chose? Pas cette fois-ci, pas sur ce tabouret collé au sien, tant pis. Regarder mon ancien monde se casser la gueule et devenir tout minuscule au fond du gouffre, ne pas tenir la route une seule seconde devant une seule de ses dents qui me regardent maintenant. Je m’en fais bouffer toute crue, j’entaille vite, très vite, pour préparer le terrain, je saigne, je ne sais plus si c’est la joie d’être mangée ou si c’est ma peau qui s’ouvre, qui se libère de toute cette vie dont je ne veux plus. Le noir de la nuit nous prête un de ses vêtements. Nous devenons invisibles, mon entaille goutte sur le parquet.
Devant la télé, 20h. Depuis une heure, j’essaie d’émerger du petit matin où je me suis oubliée. Réveil de vampire avec le début de la nuit. Le lecteur passe en boucle le DVD de Björk, auquel je n’avais jamais vraiment fait attention. Le nouveau monde, oui. Presque sans faire gaffe, je gratte la plaie. Ça me chatouille l’œil et je pleure comme une conne dans le salon noir de suie. Est-ce qu’on va me reconnaître, ce soir ? Je fais peur, j’ai peur. Je suis hors réseau, pas encore prête à m’entailler dans sa voix, qui m’attend alors que je me lève et que je me prépare à rentrer dans l’arène. Ancien monde, petites images, nausée de tout ce mécanisme qui pourtant m’emporte, sa voix dans la boîte m’emporte, pendant que le rendez-vous se prend je vois ses dents. Ma maison me quitte, mes habits me vont à ravir, je brille et je pisse le sang, je conduis d’une main en travaillant consciencieusement ma blessure. Comme toutes les fois d’avant, je suis émue pour la première fois. Je pousse la porte du Z., la musique me saute à la tronche, le barrage des corps m’exaspère, je pousse, je souris et je bouscule de nouveau, un plateau à main passe au-dessus de mes cheveux. Je ne les ai pas remarquées, les dents qui me regardent approcher. Autour de mon apparition, de ma triste petite histoire sans cesse recommencée, un cercle, de la taille exacte d’une arène.

Diala GEMAYEL
Moment en vitrail cathédrale, 22h30. Retrouver, perdre, ne serait-ce que pour un temps, mais ce temps est marqué. Par peur de la grande entaille, je me suis creusé de petits sillons dès les premières nuits.Entre deux verres au C., j’ai parlé, parlé jusqu’à ce que je sente l’œil se remplir d’une nouvelle couleur à peine perceptible, jusqu’à ce que les pommettes saillent sous la pression du sourire et là, les dents. Alignement parfait, blancheur humaine, la tête alors se détourne, juste pour se recomposer une pupille.Je tombe sous le poids de la petite victoire. Des dizaines de visages déjà séduits passent dans le raccourci violent du cerveau, avec des giclées d’images sans nom que je n’attraperai jamais. Tout passe au crible de ma nouvelle apparition, perchée sur ce tabouret, alors que le vent passe sur le...