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IMPRESSION Les murs que l’on tourne

On déménage. Lectrices, lecteurs, vous continuerez à recevoir votre journal à la même adresse. La différence, c’est qu’il vous parviendra d’un autre lieu. Dans cet immeuble déjà vétuste, encastré quelque part entre les banques de la rue Hamra, nous laissons notre chaleur, notre odeur et les ombres qui nous sont chères. Dernier regard sur ces murs jaunis, la peinture qui s’écaille, les fenêtres, sur cour d’un côté, sur les embouteillages de l’autre, fuligineuses et mangées de monticules de paperasse et de poussières vécues qu’il faudra pourtant se résigner à jeter. Incrustés à même les carreaux, des aérateurs d’un autre âge suintent encore les coulées mélancoliques de la dernière pluie. C’est toute la vie de Hamra qui aura vibré en nous, sur ces carreaux branlants: les sirènes des ambulances forçant la circulation gluante jusqu’à l’Hôpital américain tout proche, l’écho vociférant des premières processions de la ‘Achoura, 1987, noir et sang et banderoles, les marchands de cassettes, leurs mélopées piratées vomies d’un microphone qui s’épuise; les accidents inévitables au carrefour où l’on s’impatiente derrière les taxis-service allant leur pas de sénateurs, et le sifflet de l’agent suant son uniforme et la blancheur dérisoire de ses gants. Rumeurs, pas toujours paisibles, qui souvent se répercutaient dans nos pages selon les humeurs qu’elles éveillaient en nous. À l’entrée de l’immeuble, dès le bonjour lancé à la ronde, le parfum âcre de l’imprimerie en sous-sol, l’odeur du papier quotidien, fumet des rotatives enfin au repos, pâte chaude des nouvelles fraîches, les «unes» au tableau d’affichage, pourvu que nous n’ayons rien loupé. L’ascenseur poussif, son grondement inquiétant, mais on lui a toujours fait confiance, sinon, c’est sept étages à pieds sans compter les niveaux intermédiaires. Et puis le journal du jour, posé comme un brûlot à la table de travail, et qu’on déplie, intimidé par cet écrit noir sur blanc, définitif, sans recours, sans appel. Ici, nous avons connu le temps, en si peu de temps lointain, des machines à écrire manuelles, le chariot qu’on repositionnait à la marge de ligne en ligne comme un métier à tisser, les doigts qui tombaient à grand bruit, frappant les mots, cassant les ongles, réenduisant le tout de Tip-ex et de vernis, chimie réparatrice qui jalonnait d’odeurs et de couleurs la mémoire des textes et des menus événements. On déménage. Le lino pointillé de traces de chaises et de talons aiguilles en aura de bonnes à raconter! Ici, nous laissons des fantômes amis qui n’ont jamais cessé de nous entourer. Je pense à vous, Édouard, Fabienne, Michel, Henri. Je pense à toi, MTA qui m’as un jour reproché de t’avoir volé le mot «scories». C’est pourtant de scories qu’il s’agit aujourd’hui, le long de ces murs que l’on tourne, tellement plus lourds que des pages. Lectrices, lecteurs, ce bouleversement minuscule ne vous touche en rien, mais nous devions un hommage à cette maison où votre journal a vu Le Jour et L’Orient se lever de concert. À notre nouvelle adresse, comme des escargots leur coquille nous l’emportons avec nous. Elle continuera à grandir de sa vie de coquille et à nous pourvoir de ce supplément d’âme sans lequel nous n’aurions pas d’identité. Fifi ABOUDIB
On déménage. Lectrices, lecteurs, vous continuerez à recevoir votre journal à la même adresse. La différence, c’est qu’il vous parviendra d’un autre lieu. Dans cet immeuble déjà vétuste, encastré quelque part entre les banques de la rue Hamra, nous laissons notre chaleur, notre odeur et les ombres qui nous sont chères. Dernier regard sur ces murs jaunis, la peinture qui s’écaille, les fenêtres, sur cour d’un côté, sur les embouteillages de l’autre, fuligineuses et mangées de monticules de paperasse et de poussières vécues qu’il faudra pourtant se résigner à jeter. Incrustés à même les carreaux, des aérateurs d’un autre âge suintent encore les coulées mélancoliques de la dernière pluie. C’est toute la vie de Hamra qui aura vibré en nous, sur ces carreaux branlants: les sirènes des...