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Actualités

Le courage et le talent

Quatre-vingt six ans ? Elle disait : « La jeunesse est courte, c’est la vie qui est longue. » Dans son cas, on aurait plutôt pensé le contraire. Françoise Giroud, en qui Jean Daniel, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, a salué l’une « de ces personnalités qui marquent des générations, qui forment des disciples, qui incarnent des modèles et laissent des traces ». Françoise Giroud dont je ne savais pas grand-chose à mes débuts en journalisme, et qui a vite fait de devenir un génie tutélaire, une table des lois, l’aune à laquelle se mesurait l’exigence, la rigueur et la qualité du travail rendu. Combien l’avons-nous entendu, ce quasi reproche qui faisait toujours mouche : « Vous n’êtes pas Françoise Giroud ! » « Seule Françoise Giroud... » Ou encore « Ça se prend pour Françoise Giroud ». Françoise Giroud nous empoisonnait la vie, nous empêchait de sortir la tête de l’eau, cette Françoise Giroud sinon rien. Et puis nous l’avons écumée, Françoise Giroud. Nous avons lu tous ses livres, suivi toutes ses chroniques, enroulé le fil d’Ariane qui aurait pu nous conduire à la cheville, au moins, de Françoise Giroud ! Et nous avons parfois compris. Son talent, c’est toute une vie de lutte, pied à pied contre l’adversité, le deuil, la dépression, le chagrin, la domination des hommes à une époque où la parité était un mythe sur le marché du travail. Toute une vie de rigueur, de discipline, d’empathie, d’ouverture et de curiosité. La curiosité, elle la plaçait au-dessus de toutes les qualités qui font un bon journaliste, l’amour de la langue étant pour elle presque un handicap. Et c’est avec des phrases simples et l’élégance d’une conversation qu’elle continuait à toucher ses lecteurs du Nouvel Obs dans une chronique à laquelle la télévision servait de prétexte. Mais on n’est pas Françoise Giroud sans savoir que la télé, c’est le sujet qui suscite le plus de passions, l’événement permanent, la question sur laquelle tout le monde a son mot à dire, de la ménagère au Premier ministre, la perfusion culturelle des masses. Et la masse, c’est le chouchou des médias. Avec son flair habituel, elle avait senti que le rôle de la presse écrite était de prendre dans la rémanence de l’écrit le relais de l’image, sans doute plus forte, mais plus éphémère. Françoise Giroud nous a quittés. En d’autres temps, oserions-nous dire que cela eut été un soulagement ? Mais un grand vide se fait tout à coup, avec ce sentiment qu’elle partie, la barre va tomber fatalement un peu plus bas, et que personne ne sera jamais Françoise Giroud à la place de Françoise Giroud. Au moins nous aura-t-elle appris, agrippés que nous sommes à la langue française comme à un train lancé à toute vapeur, et refusant de lâcher le moindre adjectif crainte de lâcher tout le reste, au moins nous aura-t-elle appris que l’exigence de la vérité, la rigueur de la pensée et la force du raisonnement forment à elles seules une esthétique à part entière. Françoise Giroud, on l’entendra beaucoup et longtemps encore : une grande dame qui ne saura jamais ce que lui doit toute une génération de scribouilleurs dont elle aura traversé comme une grâce les papiers les plus inspirés ! Fifi ABOUDIB
Quatre-vingt six ans ? Elle disait : « La jeunesse est courte, c’est la vie qui est longue. » Dans son cas, on aurait plutôt pensé le contraire. Françoise Giroud, en qui Jean Daniel, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, a salué l’une « de ces personnalités qui marquent des générations, qui forment des disciples, qui incarnent des modèles et laissent des traces ». Françoise Giroud dont je ne savais pas grand-chose à mes débuts en journalisme, et qui a vite fait de devenir un génie tutélaire, une table des lois, l’aune à laquelle se mesurait l’exigence, la rigueur et la qualité du travail rendu. Combien l’avons-nous entendu, ce quasi reproche qui faisait toujours mouche : « Vous n’êtes pas Françoise Giroud ! » « Seule Françoise Giroud... » Ou encore « Ça se prend pour Françoise Giroud...